#20. Fukuoka
Incompréhension
Le douanier pose un appareil sur mon front. Lumière. Bip. Je suis sain. Les formules de politesse en anglais et en japonais se succèdent à un rythme effréné. Le second douanier vide mon sac, intégralement, dans le même temps il s’enquière avec enthousiasme des tenants et aboutissants de mon voyage. Je lui vide mon sac, observant le nirvana intellectuel dans lequel mes insipides propos le transporte. « Vous restez dix jours au Japon // oui // c’est super // oui // et ça qu’est ce que c’est ? // Mon duvet // Je peux l’envoyer aux rayons X ? // Volontiers ». Une fois le sac éventré, il range lui-même chacun de mes effets, m’aide à clipper la moindre attache de mon attirail, et me souhaite un agréable séjour. Parfois il suffit d’une petite mer pour changer de monde.
Au Japon on ne comprend plus rien.
déjà déjà vu
J’avais sous estimé à quel point j’ai été imprégné de culture japonaise. Tout ici me semble légèrement familier, comme si je revenais en territoire connu après de nombreuses années d’absence. Autant la culture américaine a bercé mon enfance, autant celle du Japon à eu une place centrale dans mon adolescence et ma vie de jeune homme. En revanche, je n’ai jamais été fasciné. Mon cerveau, plus apte à analyser qu’à idolâtrer comprenait qu’il y avait la bas – enfin ici – un monde vaste et captivant à découvrir. Un monde où toutes les règles, valeurs, préoccupations étaient fondamentalement différentes des nôtres. Mes yeux se sont gavés d’images, mes oreilles de mots, de sons et ma bouche de goûts nippons. Ma tête est truffée de références que je pensais jusqu’ici partager avec tout les jeunes français de ma génération. Je me rends compte que Jean-François France et Maxime n’ont pas un dixième de ma culture japonaise.
L’escalade a été graduelle : La balance commerciale du Japon n’est plus déficitaire, je nais. La télévision offre à mes parents un peu de tranquillité, je suis perfusé aux dessins animés, Bouygues et Berlusconi font ma culture télévisuelle – je ne m’en sors pas trop mal, finalement –. 1986. Apparition de Léo, notre maître à tous. Il prend le Japon à bras le corps. C’est un original geek. Manga. Jeux Vidéos. Un engouement complexé pour ces activités très chronophages naît chez mes amis, la recherche de fille en pâtit. En catimini je goûte au fruit défendu, en luttant contre la sensation de régression. Une fille, enfin. Elle aime tout : culture japonaise, Manga, Jeux vidéos, langue, nourriture, ikebana – l’art de l’arrangement floral –, cosplay – la pratique qui consiste à se déguiser en personnage de manga ou de jeux vidéo célèbres – . Une autre. Elle sélectionne : littérature, art, kawaï. Les deux ont dès qu’elles l’ont pu cherché à visiter l’archipel nippon. Enfin décomplexé en tant que jeune adulte plein de certitudes, j’ai plongé.
Maintenant je remet les pièces d’un puzzle mémoriel en place, avec une certaine exaltation. Je sens bien que mes compagnons ne sont pas toujours sensibles à tous ces détails qui me ravissent, un bento, un entraînement de baseball, les chaussette d’une fille en uniforme, des mots comme “sumimasen” traînants sur la dernière syllabe …
Jour précédent : Bateau
Le pont de l’Utopia est interdit aux passagers. L’air y est pourtant doux, apaisant. Bon français, nous y sommes, et personne ne se risque à nous faire une remarque. Sûrement que faire état de notre désobéissance forcerait l’équipage à faire un constat d’échec, ce qui leur attirerait déshonneur et par conséquent une fin par « Seppuku ». Nous avons donc l’usufruit de ce lieu et partageons ce privilège avec la fille sur le pont. Cette Japonaise bafoue, elle aussi, sciemment, cette autorité fantoche et respire donc à pleins poumons l’air marin.
Pour les casquettes rouges c’est une tout autre histoire. Ce groupe de Chinoises est une entité unique. A l’instar des scooters vietnamiens, le fonctionnement de cette bande est régie par un complexe système de prise de décision. Un élément – le plus souvent invisible – leur sert de chef, mais les règles intrinsèquement acquises par le groupe lui permette de produire un ensemble d’actions pré-programmées en absence de l’individu décisionnaire. Autonomie ? Exemple :
Une casquette rouge ne quitte jamais sa casquette rouge.
Une casquette rouge se met en rang deux par deux.
Une casquette rouge se met au garde à vous quand une annonce est faîte au haut-parleur.
Une casquette rouge va à la douche avec les autres casquettes rouges.
Une casquette rouge regarde la télévision entre casquettes rouges et rigole au moment opportun.
Une casquette rouge ne sort pas sur le pont, même lorsque la mer est calme et qu’il fait grand beau.
Sans règles, c’est l’anarchie et ça les casquettes rouges l’ont bien apprit.
Brèves de comptoir
Le Chinois crache.
Le Japonais lui, trouve totalement inconvenant de se moucher en public.
Le Chinois aime par dessus tout bien se racler le fond de la gorge pour donner de la consistance à son glaviot.
Le Japonais lui, renifle en public et se tamponne le nez avec un mouchoir, il ne peut pas se moucher.
Le Chinois rote et slurpe – il fait du bruit en mangeant une soupe de nouilles –, mais il se cache la bouche avec la main quand il se cure les dents, c’est ce qu’on appelle les bonnes manières.
Le Japonais lui, se moque des gens qui ne slurpe pas.
La Chinoise vend son corps, pendant ses études, pour acheter des sacs Louis Vuitton.
Le Japonais lui, achète des boites dans lesquelles sont enfermées des petites culottes déjà portées, le prix varie selon la durée, un millésime en quelque sorte.
Le Chinois crache tous les déchets de son repas à terre.
Le Japonais lui, pose méticuleusement chaque aliment dans un récipient différent, chaque sauce correspondant à chaque aliment est déposée dans une coupelle différenciée.
Le Chinois détient le record du monde du nombre de victimes causées par un régime – non alimentaire –.
Le Japonais lui, se jetait avec son avion sur ses ennemis – de toute façon les pilotes n’étaient plus formés à l’atterrissage –.
La fille sur le pont
Depuis le début il était évident qu’elle voulait nous parler. Après les traditionnels échanges de politesse, elle s’impose pour nous aider, ça ne se discute pas. Elle ne nous laissera qu’une fois mis dans des rails. Elle nous aide à tirer de l’argent, acheter des billets de train, et trouver Internet. Pour nous elle s’est mise en retard et part en courant afin de ne pas rater son train.
Incompréhension
Une voie enregistrée m’interpelle en Japonais. Notre hôtesse m’explique : Je suis descendu sur la chaussée alors que le que le feu rouge me somme de garder mon trottoir.
C’est interdit.
Au Japon, on ne comprend plus rien.
L’art de la politesse
Il est important que le remerciement se fasse d’une voie claire et audible, et qu’il soit accompagné du salut de circonstance, ni trop haut, ni trop bas. Dans un commerce, chaque membre du personnel se doit de remercier, parfois l’avalanche incongrue de « arigatō gozaimasu » prête à sourire.
Haiku
L’accueil est courtois, le douanier vagabonde.
Incompréhension
Et puis je lève le pouce. Ma pancarte en carton décorée d’idéogrammes qui devraient signifier « Fukuoka » vole au dessus de ma tête, brandit haut par Maxime. Il se dit que le Japonais ne comprend pas la notion d’auto-stop. Pour nous c’est une question d’argent. Pour être franc, nous pouvons payer. En dormant en auberge de jeunesse, prenant des bus et mangeant tous les jours à l’extérieur, il semble raisonnable d’être dans un budget de 150€ par jour. Sans faire d’excès. Nous avons dix jours sur l’archipel. Soit 1500€ par tête. Ce qui nous amènerait à 600€ au dessus de notre budget mois visé.
Nous avons retourné le problème : comment ferions-nous si nous étions réellement les poches vides, en fin de voyage ?
Il faudrait :
Dormir chez l’habitant // Faire du stop // se faire à manger // éviter les sorties.
D’un commun accord nous décidons qu’il est impossible de passer à côté de la gastronomie japonaise, tout comme de sa vie nocturne. Il nous reste deux postes d’économie. C’est pourquoi nous nous relayons pouce en l’air, pancarte fièrement levée face aux automobilistes souvent mutiques, parfois amusés, toujours mobiles.
Au moment où nous décidons de trouver un lieu plus adéquate Toshiro vient à notre rencontre, à pied. Il est décidé à nous avancer vers la bonne route. Il s’est arrêté dans un parking en aval de la circulation, par sécurité ou convention, difficile à dire. A l’annonce de notre nationalité son amabilité de rigueur se change en gentillesse. En effet son hobby consiste à se mettre des bitures au pinard en prétextant une dégustation dans un cercle œnologique. De plus il a une passion pour l’aire culturelle francophone. Il le prouve d’ailleurs en lançant le disque compact déjà présent dans son lecteur. C’est avec émotion que nos oreilles découvrent la mélodie enchanteresse du brillant Je t’aime de Lara Fabian. Il n’en faut pas plus pour qu’il décide de nous emmener directement à notre destination.
Au Japon, on comprend plus rien.
Haiku
Dans le lecteur le CD tourne.
Au fond Lara chante l’amour.
Couchsurfing
Il faut voir Nikolay courir. Il a cette incroyable façon de se presser discrètement. Il maintient ses bras collés le long de son corps, insensibles aux ballottements qu’impliquent une position de course classique. Seul son catogan se dandine, insoumis, preuve que quelle que soit la maîtrise de son corps, la nature a créé l’Européen génétiquement plus rebelle que son cousin nippon. Et cela désole Nikolay. Dans sa glorieuse quête de samouraï bulgare, il progresse, gravissant tous les échelons au rythme du bushido. A 23 ans Nikolay parle, lit, écrit le japonais. Il a acquit une maîtrise quasi parfaite des us et coutumes de son pays d’accueil mais ses frustres origines slaves lui empêchent une intégration complète. Son principal problème est que le nippon moyen ignore jusqu’à l’existence de son pays, ainsi, il s’émerveille volontiers en face d’un simple français écorchant un « konichiwa » mais reste de marbre devant l’érudition de cet homme aux origines obscures. Pourtant il fait tout comme il faut, même plus qu’il n’en faut. Il a abandonné le vulgaire du japonisme passif emprunt de mangas adolescents, de jeux vidéos et d’arts martiaux, pour se consacrer au « vrai » Japon. Celui où les gens lisent des livres, font des prières à d’étranges divinités païennes et se rencontrent par Internet pour s’entre-cuisiner gentiment. Mais la route reste longue. Il est parfois surpris par la sirène d’un passage piéton – que tout autre que lui aurait anticipé –, il affectionne particulièrement les sushis jambon cru / fromage frais – faute ! – , et s’arrache les cheveux à force de subir le joug de ces étranges femelles insulaires. Car tout jeune européen qu’il soit , il est fondamentalement romantique – ce que May avait si bien comprit –. Il émet , par conséquent, une certaine réserve lorsqu’il s’agit de malmener la nippone pour l’amener à l’horizontal. En effet, cette pratique, menant tout droit à Fleury Mérogis dans notre bonne terre de France, est ici une forme de norme. La femme, pour éveiller les pulsions sauvages de l’homme, doit se faire désirer au maximum et ne céder qu’une fois que l’échange est devenu particulièrement viril. La femme, ainsi soumise par la force, se masque alors les yeux pour signifier à son entreprenant partenaire qu’elle a « honte de kiffer ».
Les voies du samouraï sont impénétrables, et c’est bien ce qui désole le plus Nikolay.
Haiku
L’ombre des tentes s’étend sur le skatepark
La nuit.
Otaku
Ryutaro n’en peut plus d’attendre. La pression qu’il exerce sur sa mallette en cuir souple lui blanchit la jointure des phalanges. Il est déjà 23 heures. Cela fait plus d’une heure qu’il a quitté le travail, la dernière réunion du personnel s’étant attardée. A peine eu le temps d’engloutir un bento froid en marchant vers le game center. Il a beaucoup sué. Intérieurement, il enrage. Extérieurement, sa chemise trempée s’est collée à son dos. Il a été obligé de s’isoler au toilettes pour masquer les traces de sudation et toutes ces vilaines odeurs.
Et ce type l’énerve.
Il l’a vu remettre une pièce dans « Dance Dance Révolution 3 », alors qu’il savait pertinemment que quelqu’un attendant derrière lui. Ryutaro en a été choqué mais il n’a rien dit pour ne pas l’humilier. La jeunesse ne respecte plus rien. S’il recommence il sera forcé de le dénoncer à la gérance de la salle. Celui lui déplairait grandement, mais c’est ainsi.
23h10.
Dans dix minutes son dernier bus sera parti. Il va encore devoir dormir au bureau. La moquette n’est pas bien épaisse mais suffisante. Sa femme comprendra. Heureusement, il a un costume de rechange là-bas. Il se dit que ce type n’est même pas bon. Impossible qu’il puisse insérer son nom dans les highscores, même en mode normal.
Il est temps pour Ryutaro de se reprendre : On pourrait voir qu’il est excédé. C’est à cause de cette incessante musique. Ses pieds sont traversés de petits soubresauts. Il a besoin de danser, encore et encore …
Haiku
Les pièces tintinnabulent dans la poche du joueur pressé.
Incompréhension
C’est le premier spécimen antipathique que nous rencontrons. Jusqu’ici j’imaginais que c’était interdit. Il faut dire que nous l’avons un peu cherché, et la méconnaissance des règles de bienséance japonaise ne nous aide pas. Nous sommes en retard. Rien de bien original jusqu’ici. Cela nous force à user de la technique dite du « CJP ». L’apéro n’est pas terminé. Il reste ce fond de whisky. Nous le dissimulons habilement dans cette petite bouteille de Coca Cola. Le patron du restaurant nous signifie qu’il est interdit de consommer dans son établissement des produits venant de l’extérieur. Rien de grave, juste une petite mise au point. Pourtant la manière nous semble un peu trop rude. Il n’en faut pas moins pour lui décerner le titre de « premier connard de l’archipel ».
De toute façon son restaurant est nul. Un repère de fashionistas post adolescent, groupies de boys band ridicules. La musique, l’ambiance, la décoration, les gens : de la merde. C’est cher et la nourriture est mauvaise. Nous planifions donc d’engloutir nos portions réduites fissa et de nous tirer au risque d’avoir encore faim.
Le premier connard s’approche de nouveau, il a un tablier noué autour de la taille et ses petits yeux secs sous son crâne nu ne laissent paraître aucune émotion. Il pourrait annoncer une naissance, un décès ou faire une descente d’organe inopinée que son attitude ne changerait pas. Dans sa main droite se trouve une pizza, dans la gauche une bouteille de vin. Il les pose sur notre table. Qu’est ce que c’est que ce cirque, nous n’avons rien commandé d’autre. Dans un anglais pauvre, il nous explique que c’est gratuit, un cadeau.
Nous restons interdit.
Ici même le dernier des connards est un gentil. Au Japon, on ne comprend plus rien.
Haiku.
Le gras industriel de la pizza au fromage coule entre les doigts. C’est un cadeau.
Temps présent
Je sens le torse musculeux et poilu de Jean-Marie Lagarde dans mon dos. De son ton mi-paternaliste, mi-autoritaire, il m’exhorte à me relaxer. Je sais qu’il va tirer mon corps, comme une brute, vers lui pour entendre ce craquement. Je n’aime pas trop ça.
Une fois : rien.
Une seconde : toujours rien.
« Bon, ça ira ». Il semble pensif. « Vous n’avez pas eu des problèmes de dent récemment ? ». Surpris par le manque d’à propos de la demande, je réponds, poliment : « Pas particulièrement, je me suis fait arracher une molaire il y a trois ans. // Et les autres ça va ? // Il y en a bien une qui peine à sortir et me fait un peu souffrir de temps en temps … Pourquoi ? Ça pourrait avoir un rapport ? » Je suis sûr que l’ingénuité feinte de ma réponse va le conforter dans son rôle de vieux sage. En effet, son visage s’éclaire lorsqu’il répond : « Détrompez-vous ! Tout est lié ». Il pointe ses hanches, « Ceinture fémorale », ses épaules, « Ceinture scapulaire », ses dents, « Ceinture maxillaire ». « La douleur de la molaire gauche se transmet à l’épaule gauche, la hanche droite compense, se bloque et fait souffrir, la zone bras-épaule gauche ainsi que le genou gauche qui tente de rattraper le coup ». CQFD.
Haiku.
Mal au dents, au dos, à l’épaule, au genou. Bien dans la tête.
Pourtant.
Conscience du corps
D’après Ricet Barrier, Passé 60 ans quand on se réveille sans avoir mal quelque part c’est qu’on est mort. Du haut de mes 30 ans révolus, je suis bel et bien vivant. Ce matin, mon regard embrasse la brume épaisse qui s’effiloche sur la campagne japonaise à perte de vue. L’air est vivifiant, le temps clair. Un jour parfait pour redescendre les 800 mètres de dénivelé que nous avons gravit hier. Aujourd’hui je ne ressens que la gêne des courbatures, mais je sais que mon genou gauche va me lâcher comme il le fait toujours depuis près de trois ans maintenant. La douleur en soit n’est pas si gênante, elle est circonstancielle. Elle ne se déclenche que lorsque je lance ma jambe droite pour descendre une marche. L’autre jambe doit alors retenir le poids de mon corps, le temps que mon pied atteigne le sol. Rapidement, elle n’en est plus capable. Je dois donc trouver des stratagèmes pour la soulager, ce qui me demande beaucoup de concentration.
C’est ainsi qu’en fin de journée, mentalement exténué, je glisse sur une branche au moment où je salue un randonneur et son fils. Le paysage défile à la verticale sous mes yeux. Je touche terre, sans comprendre. Mon corps désarticulé s’est écroulé d’un coup, emporté par le poids du sac. Mains et jambes écorchés, je profite du contact avec la nature pour fermer les yeux une seconde. Flash.
Allongé dans l’herbe tendre de l’Aveyron, observant les bruissement des feuilles du frêne qui protège la pelouse centrale de notre maison de famille. Flash.
J’ouvre les yeux. Un couple de Japonais est absorbé dans une méditation étrange face à une idole représentant un genre de randonneur ancestral. Il est couvert d’offrandes et tous les visiteurs se pressent pour lui dédier une prière. Voilà mon erreur.

