#11. Nha Trang
Rage
J’ai une démentielle soif d’écrire. La rage me consume peu à peu, je prie le moment salvateur où je pourrais enfin cracher ma bile dans ce carnet immaculé, enfin noircir ces pages de ma sombre humeur.
Mais demain, comme toujours, je ne serais qu’amour.
Violence
J’attrape sa tête de nouveau et la tape violemment contre le bitume brûlant. Une touffe de cheveux reste entre mes doigts. Son corps frétille, comme un poisson au bord de l’asphyxie ; il me dégoûte. Je frappe de toutes mes forces dans ce corps meurtri pour l’entendre encore couiner quelques paroles d’excuses ou quelques insultes. Rien. A peine un gargouillis sanguinolent qui s’échappe de sa bouche tuméfiée. J’attaque son crâne à coups de talon rageurs. Malheureusement il n’est pas là, perdu dans ces dunes qui évoquent la côte landaise, comme le pleutre sournois qu’il est assurément.
Mais demain, comme toujours, je ne serais qu’amour.
Dérive
Le courant nous fait dériver. Alexis nous explique que si nous sommes dans l’aspiration d’une baïne nous pouvons nous retrouver au large en un rien de temps. Nous retournons vers le bord, l’espace d’un instant je me dis que c’est un peu inconscient d’avoir laissé nos affaires seules, sans surveillance. J’atteins la plage. Une image furtive attire mon attention. Un homme, torse nu, part en courant de la zone où se trouvent nos sacs. Le signal visuel met une seconde à atteindre mon cerveau. Celui-ci envoie une information aux jambes. Elles répondent : « Après 30 minutes de lutte contre les vagues, est-ce vraiment nécessaire ? ». L’information remonte au cerveau, il faut une seconde de plus avant qu’elle soit traitée. C’est un ordre qui part vers les jambes. Lourdement elles se mettent en branle ; cela fait quatre secondes que le fuyard est sorti de mon champ de vision. Sur mon passage, Alex veut me montrer ses piqures de méduse ; je m’en contrefiche. Je cours, pataud, priant pour qu’il ait pris peur avant de voler quelque chose, mais on sait à quoi servent les prières. Face aux sacs, mon œil analyse tout de suite, mes jambes bondissent avec une vitalité nouvelle, elles gravissent l’escarpement. Mes pieds nus martèlent le sol. Je sais que je ne trouverais jamais cette raclure de bidet. Il a pris le sac le plus proche. Une sacoche noire Muji, contenant toute ma vie. Ma tête est enserrée dans un étau, une puissante envie de meurtre monte dans ma gorge. Un cri silencieux, étouffé.
Mais demain, comme toujours, je ne serais qu’amour.
Baignade
C’est notre première baignade sur la péninsule. Nous sommes sur la route du retour pour Nha Trang, toutes nos affaires importantes sont là. Hier nous avons passé la journée à négocier avec les villageois pour louer des motos, sans succès. Ceux-ci demandaient des sommes faramineuses par rapport à n’importe quel loueur d’une zone touristique. Nous aurions dû suivre les conseils de Kevin et louer dès Nha Trang. Nous avons préféré le coup de Poker, nous avons fait les malins. Notre frustration de ne pas avoir profité pleinement de cet endroit potentiellement idyllique s’est instantanément dissoute de ce premier, et dernier, bain péninsulaire. Pourtant, je ne suis maintenant qu’une boule de haine, prêt à étrangler le premier vietnamien.
Mais demain, comme toujours, je ne serais qu’amour.
Objets
Je déteste être matérialiste. Le voyage devrait être une thérapie adéquate contre ce mal qui ronge nos sociétés de l’intérieur. Je me fous pas mal d’avoir un beau canapé, une belle voiture, une belle télé. Je me suis même, en partie, débarrassé de ma bédéphilie compulsive. Je ne consomme que le strict nécessaire, sans me restreindre pour autant. Disons que je trouve mon plaisir ailleurs. Je partage ce privilège avec les très riches, les philosophes et les fous. Pourtant je nourrissais, inconsciemment, un attachement religieux à cette pochette et à son contenu. Sûrement dû au fait qu’elle est ce qui se rapproche le plus d’une maison au cours d’un voyage. La perte du passeport apporte son lot de tracasseries administratives immédiates ; mais finalement, assez intéressantes dans la découverte d’un pays. La perte de la carte d’identité, du permis de conduire et de la carte vitale des tracasseries à venir. La perte de l’équivalent de 120€, un accroc de plus dans le budget intenable de notre petite équipe. La perte de la carte bleue, un problème passager. La perte de l’iphone et de mes écouteurs m’ennuie pour deux raisons : le lecteur MP3 et la fonction « note » dont j’abusais. La perte de l’appareil photo me fait directement abandonner le statut de photographe du dimanche au profit de l’expertise de mon frère.
C’est le reste qui me chagrine : ces petites choses hasardeuses qui me suivaient partout et tout le temps comme des talismans protecteurs. Cette pochette Muji était la descendante de tous ces baise-en-ville que je porte depuis près de 12 ans. A cette époque ce n’était certainement pas la norme pour les jeunes de mon âge. La première, en cuir marron, type professeur de géographie, était l’une des seules choses que j’avais récupérée de mon grand père. Je revois encore mes camarades d’architecture me railler à son sujet, eux qui aujourd’hui en portent tous une en bandoulière… Celle que je viens de perdre était la troisième de sa génération. Ma mère m’avait offert la première, peut-être à l’occasion d’un Noël en famille. Elle avait lâché, victime de l’usure du temps. La seconde était du voyage en Amérique du Sud. Jumelle de la première, elle était à l’origine pour Maxime, qui lui a toujours préféré sa petite sœur ; elle était rentrée inutilisable mais pleine de souvenirs inoubliables. Celle-ci portait un peu de toutes les autres : sable, poussière, crasses de divers endroits du monde.
Le carnet Moleskine qui y vivait, datait de l’époque où je n’avais pas compris l’escroquerie marketing de cette entreprise. Il était néanmoins dépositaire, de plus de trois ans de noms de gens, d’adresses, de téléphones, de lieux, de plans, de négociations, de messages personnels, de vocabulaires de langues diverses … Depuis longtemps nous parlions avec Maxime de scanner toutes ces pages pour ne pas perdre cette précieuse mémoire fourre-tout.
Divers autres objets passaient leur temps de pré-recyclage avec un certain panache dans les multiples poches de cette sacoche. Un stylo-pinceau, réminiscence d’une époque où je m’essayais au dessin – il avait séché depuis bien longtemps –, un stylo rouge et deux stylos noirs de même marque. Le premier servait pour le dépannage quand les autres n’avaient plus d’encre ; par essence, il sortait moins, était donc moins mis en danger. Plus d’une fois il avait écrit des banalités dans des carnets écornés. Le noir à mine 0,5 servait essentiellement quand on me demandait un stylo ; trop gras, je n’aimais pas la lourdeur de son graphisme. Mon outil préféré étaitle 0,38 : la condition sine qua non pour produire un texte de décent. Ce dernier était prêt à rendre l’âme, comme bon nombre de ses prédécesseurs. Je n’ai pas pu attaquer ce nouveau carnet avant de lui trouver un remplaçant – un UNIBALL EYE MICRO, votre serviteur –.
Il y avait aussi ces nombreux cure-dents glanés de ci de là ; quelques préservatifs à moitié éventrés, car trop laissés à l’abandon ; des boules Quies en plastique jaune – reliées par un fil – reçu des mains de l’ingénieur mécanicien du cargo sur lequel nous étions rentrés du Brésil. Quelques feuilles à rouler, en boule, quasi inutilisables ; et des morceaux, de formes et de conforts variés, de l’un de ces trois papiers primordiaux cités par Christian, le grand oncle d’Alexis. Il y avait aussi, tout au fond de la dernière des poches, une bague datant de l’époque où je pensais que cela donnait l’air viril, mais qui n’avait pas résistée à l’épaississement de mes doigts dû à ma pratique nouvelle de l’escalade.
Cet inventaire me permet de faire le deuil de tous ces objets inutiles qui encombrent mon monde. C’est peut-être la seule façon que j’ai trouvé de dire au revoir à ma grande tante qui nous a quitté à 89 ans, quelques jours avant cette risible mésaventure.
Aujourd’hui je ne suis que nostalgie mais demain, comme toujours, je ne serais qu’amour.
