#8. Videurumqi
#8. Photurumqi
#8. Photurumqi
#8. Photurumqi
#8. Photurumqi
#8. Photurumqi
#8. Urumqi
Autisme linguistique
J’ai rentré une vingtaine de formule dans mon iphone afin de montrer les idéogrammes à d’éventuels interlocuteurs chinois. C’est un signe fort, preuve que d’une part, je fais des efforts pour me faire comprendre et que d’autre part, j’ai énormément d’argent.
Mon étrange mémoire, parcellaire et capable de fulgurance sur des détails anodins, ne m’a laissée que des impressions fugaces de mon premier passage en chine, à Pékin, il y a huit ans. Un raclement de gorge, un épais crachat, une bousculade devant un guichet de train, une incapacité à communiquer – voir à prononcer un mot –, des bruits de succion improbables au restaurant, une possibilité de manger à tout heure, une curiosité retenue, peut-être même une forme d’hospitalité. Je vais retrouver tout cela et bien plus mais mon expérience est irrémédiablement perverti par dix ans de changement, de fortes particularités régionales et par ma propre analyse qui a assurément perdue de sa candide fraicheur.
Le poids du temps
C’est un petit carnet format A6, à couverture cuir et feuilles jaunies, une lanière s’enroule autour pour le fermer. Chloé me l’avait offert pour éviter que mes souvenirs ne s’échappent, ne se dispersent. Tout l’esprit aventureux qui m’animait est contenu dans cet objet. C’était ma première tentative d’écriture en cours de voyage. Avec le recul c’est réellement l’un des plus aventureux qu’il m’ait été donné de faire. Kevin avait suggéré la destination, comme souvent, il prenait à l’époque quelques vagues cours de mongol ; Pasquale s’était joint à nous pour l’occasion. Notre organisation décontractée avait transformé ce voyage en Mongolie en deux semaines à Pékin et un aller-retour en Transmongolien. Le dépaysement était total, surtout dans la partie mongole où nous avions séjourné chez une famille, dans une ger (yourte) pendant une dizaine de jours. Cette capacité d’entente, de compréhension et de fraternité simple entre des gens qui n’ont rien en commun m’avait profondément marquée. La partie pékinoise me semble encore aujourd’hui, plus opaque, imperméable. Mes yeux observaient mais mon cerveau était dans l’incapacité de comprendre. Il y a quelques années j’ai relu ce carnet. Ce fut une véritable épreuve. Le texte est d’une confondante médiocrité, à la fois insipide, factuel et condescendant. J’ai découvert les profondeurs de l’ennui. Chloé avait tenue à le lire à mon retour, je m’en doutais – à moins que cela ait été convenu dès le départ, je ne saurais dire –, par conséquent je m’autocensurais. En substance elle m’avait dit que c’était bien, j’imagine maintenant la corvée que ce dû être d’en venir à bout.
Ce n’est pas avec ce second épisode que je comprendrais quelque chose à la Chine. Une traversée diagonale au pas de course, dix jours à Hong Kong, puis une longue série de train jusqu’au Vietnam ne permettront pas de percer le mystère chinois. Néanmoins, j’affine le contour de ce que j’avais esquissé il y a huit ans, en espérant à force de tâtonnement, trouver quelque chose qui me motive à continuer la recherche.
Premier Contact
On entend un crissement de roues. Le train s’arrête. C’est la dernière étape d’un trajet mouvementé. Le visa pour la Chine a été obtenu à force de stratagèmes. Une fausse réservation d’hôtel, et deux faux billets d’avion : un absurde Almaty - Urumqi via Amsterdam et un Pékin - Paris plus conventionnel. Ce montage ne devrait pas posé de problème maintenant que le visa a été délivré mais la rencontre avec les douaniers d’un pays autoritaire porte toujours sa dose d’appréhension. En particulier lorsque nous sommes les seuls touristes du train.
Une charmante douanière apparaît. D’une voix haute et douce elle récite un bon anglais en souriant joliment. Elle scrute Alexis, sa photo ne correspond pas. On peut la comprendre, il a pris cinq centimètres de barbe, dix centimètres de cheveux drus et la cicatrice qu’il porte sur le front s’est évanouie dans le blanc du flash. Et puis pour les asiatiques tous les blancs se ressemblent. Avec elle le regard suspicieux, se fait immédiatement langoureux.
Dix ans plus tard les jeunes chinois parlent l’anglais, j’ai entendu cette éloquente statistique, il y aurait plus de chinois qui apprennent l’anglais que d’habitants au Royaume-Uni. Bon, cela fait seulement 4,5% de la population chinoise totale mais quand on le dit, ça impressionne un peu.
Enfance
Les rangs sont bien serrés. Au balcon du premier étage l’instructeur scrute les effectifs. L’étendard flotte dans la brise matinale. Au loin une pagode en béton peint trône sur la colline, rappelant à tout un chacun qui sont les maîtres de la Chine. En pays ouïghour, Pékin affirme sa puissance. Une mélodie, fusion étrange d’une pop enjouée et d’une comptine enfantine saturent les haut-parleurs. Autour de l’instructeur, deux filles exécutent un ballet parfaitement synchronisé, face à eux la foule bien rangée les imite avec enthousiasme. Ils ont entre 4 et 8 ans et dansent par centaines, en rythme, sous l’œil autoritaire du directeur de l’école. Depuis la chambre de notre auberge nous sommes les rares privilégiés à profiter de cet édifiant spectacle. La transformation de l’individu en collectif, l’annihilation du libre-arbitre et la destruction de l’identité passent mieux sur une musique guillerette. Maintenant le maître hurle des slogans que la masse répète d’une seule voix. L’appareil photo de Maxime a été repéré, semant le trouble dans les rangs, les surveillants paniquent, les enfants sont dissipés, pour nous il est temps de fuir pour échapper à la police politique.
Collectif
Une fois la conscience détruite, l’individu peut effectuer des actes répétitifs à l’infini, sans émettre de jugement sur les conditions ou la façon de produire. Dans un pays où, en hiver, quelqu’un colle des bouts de papier crépon roses sur les arbustes dénudés afin de simuler un fleurissement anachronique ; un individu n’a pas besoin d’avoir conscience de sa propre existence.
Le train chinois est un exemple instructif de ce processus de disparition de l’identité. Les couchettes sont ouvertes sur un couloir, les cellules composées de six unités humaines se contrôlent mutuellement et sont offertes aux yeux multiples des cellules voisines. Composé de plastique et métal blanc gris, sans fioriture, sans rideau brodé, sans motif sur les couvertures, sans liseuse individuelle : l’environnement est aseptisé. Une fois la lumière éteinte, les cellules se mettent en veille. Les unités humaines ne lisent pas, n’écrivent pas, ne pensent pas. Une voie de femme-enfant donne des directives mécaniques, lorsqu’elle arrête d’ordonner / informer, un remix du générique de fin de Zelda tourne en boucle. Le train est réduit à sa fonction première, se déplacer d’un point A à un point B. Dans cet espace temps on dort, boit du thé, consomme, mange des graines pour oiseau, frénétiquement, comme si sa non vie en dépendait. C’est le minimum si on veut continuer à produire convenablement.
