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#12. Videochiminh

De l’art de traverser la rue.

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#13. Cambodge I

Maxime a un bon plan, bien rodé. Environ un bus par jour pendant une grosse semaine. Le programme est le suivant : départ de Hô-Chi-Minh Ville, il boit une dernière bière avec Kévin et Mary. Le bus file jusqu’à Phnom Penh, sur l’écran Mr Bean est à la fête foraine, les situations cocasses se succèdent. Le douanier le scrute d’un œil suspicieux puis tamponne bruyamment. Dans la chaleur d’une auberge miteuse, Maxime compile les nouvelles de « l’équipe.fr ». Son vieux passeport presque plein est déposé au consulat vietnamien pour y faire un visa. Une bonne nuit de repos plus tard, un vieux bus le transbahute en direction de Sihanoukville. Il écarte les orteils et laisse les grains de sable se glisser entre eux. Il est à Otres Beach. Jusqu’ici je l’accompagne, Alexis nous attend sur la plage, il est parti quelques jours en avance. Dans le bar ouvert de la guest house « Wish you were here », Maxime aspire au repos. Le surlendemain un vieux bus le transbahute en direction de Phnom Penh. Dans la chaleur d’une auberge miteuse, Maxime compile les nouvelles de « l’équipe.fr ». Son vieux passeport presque plein est récupéré au consulat vietnamien paré d’un nouveau visa. Départ de Phnom Penh, le bus file jusqu’à Hô-Chi-Minh Ville, sur l’écran Mr Bean est à la patinoire, les situations cocasses se succèdent. Le douanier le scrute d’un œil suspicieux puis tamponne bruyamment. Maxime passe une nuit dans l’hospitalière colocation, prend des forces et boit une bière avec Kévin et Mary. Jean Michel Leclerq le félicite, il a un nouveau passeport français. Départ de Hô-Chi-Minh Ville, le bus file jusqu’à Phnom Penh, sur l’écran Mr Bean est à la piscine, les situations cocasses se succèdent. Le douanier le scrute d’un œil suspicieux puis tamponne bruyamment. Dans la chaleur d’une auberge miteuse Maxime compile les nouvelles de « l’équipe.fr ». Il s’offre quelques bières en notre compagnie retrouvée. Une bonne nuit de repos plus tard un vieux bus le transbahute en direction de Siem Reap. Les vieilles pierres l’émerveillent, le cliquetis du Canon 600D est omniprésent, il peut repartir le soir même vers Bangkok.

Faisons le point. En neuf jours, Maxime aura été transbahuté dans sept vieux bus, il aura tamponné trois fois son passeport, il aura bu deux bières avec Kévin et Mary, il aura suivi, hilare, trois des truculentes aventures de Mr Bean. Il aura compilé trois fois les nouvelles de « l’équipe.fr ».

Pour comprendre à quel moment tout a basculé, il faut revenir au 5 avril 2012.


Le 5 avril 2012.

Il fait une chaleur assommante dans le salon de la colocation. De la sueur perle entre les poils de nos torses nus, le moindre pianottement sur les claviers de nos ordinateurs nous coûte. La nuit a été courte, ce matin nous avons couru la ville de long en large pour aller d’une part tenter de refaire mon visa russe à l’intérieur de mon passeport d’urgence fraîchement édité et d’autre part, chercher le passeport neuf de Maxime au consulat. Le colosse russe, qui me dit qu’il ne va pas bouger un ongle pour moi, se tient dans la position caractéristique de l’homme sur le départ, ma présence l’indispose comme ce caleçon trop serré qui remonte inconfortablement sur l’aine ou ce ressort de literie qui créé une gêne dans son lit la nuit. Tout engoncé dans sa chemise moirée bien ajustée qu’il est, la tentation de lui cracher au visage est forte, malheureusement il y a cette vitre qui rend cet acte de rébellion aussi inadapté qu’inopérant. Du côté consulat français, ils sont formels, le passeport n’est pas là, ils appelleront dans l’après-midi pour dire s’il est arrivé. J’ai un mauvais pressentiment, ce n’est pas le brillant Jean Michel Leclerq qui s’occupe du cas de Maxime personnellement. L’atmosphère brûlante de la pièce nous appelle à l’inaction, pourtant nous devons faire une dernière chose, vérifier l’horaire de départ du dernier bus pour Phnom Penh. En effet le visa de Maxime prend fin aujourd’hui et nous ne tenons pas particulièrement à tester les procédures de dépassement de visa des pays autoritaires.

« Si vous prions les dieux christelle, du consulat, appelle avant l’heure fatidique du départ, si elle dit qu’il n’est pas ta qui n’est pas arrivé nous attende touron fitan tron le passage de frontière le moment venu, mais si ils aient déjà là nous avons encore une chance de passer le chercher avant de partir. christen appelle pas, je me suis déjà mollemant fait l’idée de rester ici une journée de plus, je suis resté à la piscine et me régaler ce soir au restaurant avec kevin et marie. maxime me sort de mes pensées. « le dernier bus part dans 2:00 ». la nouvelle tombe, épaisses, faisant directement sur les sommes. »

J’ai fait l’acquisition d’un Iphone 4S. Celui-ci intègre le nouveau système « Siri », une reconnaissance vocale qui me permet, en partie, de ne pas avoir à retaper tous mes textes à la main. Il est encore éminemment perfectible. Reprenons.

C’est ainsi que nous nous retrouvons à prier les dieux pour que Christelle, l’infortunée suppléante du consulat, appelle avant l’heure fatidique du départ. Si elle annonce qu’il n’est pas arrivé, nous attendrons les quelques jours nécessaires pour tenter le passage de frontière le moment venu, mais s’il est déjà là nous avons une mince chance de passer le chercher avant de partir. Cependant même en se concentrant fort sur le téléphone Christelle n’appelle pas. Je me suis déjà mollement fait à l’idée de rester ici une journée de plus, somnoler à la piscine et me régaler ce soir au restaurant avec Kévin et Mary. Maxime me sort de mes pensées : « Le dernier bus part dans deux heures ». La nouvelle tombe, épaisse, pesant directement sur l’estomac. Le cerveau engourdi par la chaleur peine à se mettre en branle. Bouger ? Il n’en est pas question. Je tente de convaincre Maxime que nous n’avons pas le temps de tout faire avant de partir. Ranger les sacs, acheter les billets, rendre les clés au bureau de Mary, rendre la moto au loueur. Cinq précieuses minutes de débat s’écoulent. Je dois finalement me rendre à l’évidence, c’est extrêmement pénible, mais possible. Le taxi jette Maxime sur le trottoir, face à l’agence de voyage, il a son téléphone en main. Depuis ma moto, je l’écoute parler dans le combiné. La voix nazillarde de Christelle grésille : le passeport est arrivé. Nous sommes tous les deux abasourdis, notre barda traîne à terre, il nous reste pile le temps de prendre le bus. Christelle a appelé 45 minutes trop tard. Nous prenons la route de Phnom Penh tandis que Maxime rumine son improbable semaine à venir.

Spleen Khmer
J’ai la déplaisante impression de survoler le Cambodge, d’être absent. Je suis enfermé dans mon obsession de ne pas avoir écrit, de prendre encore et toujours plus de retard. Mes passages à Phnom Penh ont été anecdotiques. Mon séjour à Siem Reap désolant de vacuité, quant à Sihanoukville je ne peux pas nier que c’était extrêmement agréable, je n’arrive toutefois pas à me débarrasser de l’idée que cette plage d’Otres Beach pourrait se situer partout dans le monde … Ce qui me chagrine c’est ma totale culpabilité car le peu de relations que j’ai eues avec les Cambodgiens étaient vraiment amicales, francs, de ce que je recherche au cours d’un voyage. J’ai le sentiment que le Cambodge a beaucoup plus à offrir.

Photoset

#12. Photochiminh

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#12. Hô Chi Minh Ville II

Kévin et Mary nous font voir du beau monde, des français, des espagnols, des néerlandais, des américains, des tchèques et même des vietnamiens. L’observation des expatriés est édifiante. Ils ont tous un point commun – à l’exception peut-être de Rosanna à qui la fraîcheur de ses vingt ans donne un sérieux avantage – ils cherchent quelque chose. Ils pensent qu’une partie de leurs questionnements pourrait trouver réponse hors de chez eux. Cette entreprise paraît particulièrement périlleuse pour les français. En effet, les expatriés américains d’ici et ailleurs semblent fuir un pays qu’ils n’arrivent pas à cautionner. Beaucoup d’espagnols au Vietnam sont des réfugiés économiques qui cherchent à utiliser leurs formations dans des pays où il y a du travail pour les jeunes. Je classerais tout à fait arbitrairement les français en trois catégories. Les jouisseurs, heureux de se sentir riches et enviés pour peu d’efforts. Les intégrés, qui ont choisi le Vietnam envers et contre tout et s’y tiennent. Les vietnamo-sceptiques, bloqués par la rudesse des rapports humains, qui s’en veulent de ne pas réussir à tirer le meilleur de ce pays exigeant et que cela fait douter de l’objet même de leur recherche. En tant que voyageur compulsif, j’ai aussi ce besoin de chercher, la différence fondamentale est qu’à chaque étape le questionnement se remet en place, ainsi quelle que soit la réponse, l’appel de la découverte pousse toujours à avancer. Avancer, progresser, découvrir ou fuir ? Un subtil mélange de tout cela j’imagine.

Comme nous allons le voir le monde d’Andrès, le colombien, est bien plus simple à appréhender.

Souvenir + Réflexion de comptoir

Un jour un entrepreneur vietnamien a eu cette idée de génie. Il avait comprit qu’avec l’augmentation constante de la population et la stagnation de la taille du territoire, l’espace deviendrait une richesse ; son économie une plus value directe. La miniaturisation était la solution. Il réduisit tout simplement la taille des tables et des chaises, installant durablement la population vietnamienne dans un jeu de « dinette » géant. Celles sur lesquelles ce groupe est installé sont en plastique rouge, quatre tables d’enfants formant une longue tablée latine. Les gambettes poilues répondent aux torses velus. Les regards sombres taquinent les mentons râpeux. Ces puissants athlètes évacuent le stress d’une solide journée de labeur qui s’est joliment terminée par un viril football dans la moiteur saïgonnaise. Ils envisagent maintenant de faire flotter quelques grains de riz et quelques miettes de poulets dans plusieurs litres de cerveza glacé. De mauvaise grâce cette communauté principalement hispanique a daignée se faire phagocyter par quatre gaulois. Ceux-ci étant d’un niveau médiocre balle au pied, ils leurs ont offert l’hospitalité minimum. On ne badine pas sur le football au pays des champions incontestés. Autour de la table, on discute par aire géographique, camembert avec rillettes, chorizo avec tortilla. Les gaulois, à force de persévérance, finissent par attirer l’attention, l’étrangeté de leur périple et leur capacité à communiquer en espagnol suffisent à briser la glace. Dès lors, Andrès le colombien, entre en jeu. Il a l’air bonhomme avec sa barbe de trois jours qui dissimule mal son double menton naissant. A y regarder de plus près, son œil noir cache un regard cynique. Il y a quatre ans, il quittait Cali « para buscar el tigre vietnamese, pero solo encontré un gato ! » [Pour chercher le tigre vietnamien mais j’ai juste trouvé un chat!]. Ni une ni deux, les français rebondissent en lui expliquant avec la prétention des touristes de passage qu’il est originaire de la ville où l’on trouve les plus belles femmes du monde. Il réplique en connaisseur : « Quizas pero ellas tienen que se cayen la boca ! » [Peut être mais elles feraient mieux de la fermer!]. La conversation bifurquant vers l’Indonésie, il affirme, en fin analyste, que le pays est beau mais qu’il y a trop de musulmans. Les français, aguerris à ce genre de discours, ont le courage de se taire, ils savent bien qu’un dixième des leurs pensent la même chose. D’ailleurs ils ont déjà noté qu’entre eux les espingouins parlent, pour simplifier, des « chinos » quand il s’agit d’évoquer les vietnamiens. Le parallèle est applicable en France, où le terme « asiatique » semble trop générique et le terme « jaune » trop connoté. En effet, il n’est de bon ton de nommer les gens par leur couleur que dans le cas des « noirs », souvent adouci par un verlan chez les jeunes, le terme remplaçant avantageusement le très usité « black » – qui voudrait dire quelque chose comme « noir, cool et s’étant sorti du ghetto par le haut en conservant ses racines » – ou les plus controversés, « nègre », « bougnoule » et autres « bamboula ». Ces mots valises sont délicats d’utilisation, ainsi le terme « toubab » et son verlan « babtou » change de signification suivant le côté de la méditérannée où il est utilisé. En effet en France il voudrait dire quelque chose comme « blanc, cool et ayant des affinités avec les gens s’étant sorti du ghetto par le haut en conservant leurs racines » en revanche dans la bouche des africains de l’ouest il est devenu celui qui n’est pas noir intégrant, par là tout ce qui va du blanc au rouge en passant par le jaune ou le gris. L’Asie du Sud Est a le mot « farang » désignant les français, comme l’Amérique Latine a le mot « gringo » pour les étasuniens qui par extension définissent tous les occidentaux sur une vaste palette chromatique. Pour éviter la stigmatisation, l’euphémisme de bienséance semble être le cache-misère le plus largement usité. Sur le modèle des personnes à mobilité réduite, des non-voyants ou des malentendants on devrait tous utiliser les termes de « gens de couleur », suivi de la nationalité, puis éventuellement du groupe ethnique d’origine, de la religion, voir de l’orientation sexuelle ou des affinités politiques avant d’émettre, un ton plus bas de préférence, une « proposition » sur la couleur de peau, en favorisant par exemple les termes comme ocre, bronze, pêche, sable, neige ou ébène qui par leur aspect résolument poétique aplanissent les jugements sur les pigmentations de peau …

Souvenir II

Il aime bien ce lieu, le « Lush », l’une des boites branchées de Saïgon. Tous les mardis c’est « Ladys night », tous les mardis il rode avec son équipe. Autour de la piste de danse des vietnamiennes à l’accoutrement trop sexy cherchent des proies ; souvent seules elles se repèrent facilement. Au centre de la mêlée dense, suante, en état second, les femmes expatriées se déchaînent. La musique est assourdissante, les gin-tonic se succèdent, laissant une amertume tenace dans les gosiers. Il croise de vagues connaissances, ils communiquent sans vraiment se comprendre, sans vraiment savoir dans quelle langue ils se parlent, peu importe. Là où les corps se frôlent, se frottent, se sentent il repère une fille à son goût, brune ou châtain. Il s’approche, rapidement, il danse avec son amie. Ils s’embrassent. Il est dans un taxi, la fille à ses côtés est écossaise, brune, bouclée avec un visage pointu. Ils sont chez elle. Dans sa chambre Il s’installe sur le lit, il flotte, anesthésié. L’écossaise s’active, fait des choses qu’il ne comprend pas. Elle pose des préservatifs à côté de l’oreiller. Les membres s’entremêlent. Elle se redresse, sur un bras. Elle dit qu’elle n’a plus envie. Il dit : « Tu m’invites chez toi, dans ton lit, tu sors des préservatifs et tu n’as plus envie ? ». Ils discutent sur la terrasse. Des choses se disent, on ne sait pas quoi, l’air est doux. L’écossaise se lave les dents. Il l’imite, seul dans la salle de bain. Quand il revient, elle ronfle sur le lit. Il décide de partir, il descend l’escalier, grimpe en haut de la grille d’entrée, se glisse entre les pics qui en protège le faîte, retombe au sol, libre. Il hèle un xé om – taxi moto –. Plus tard, de nouveau face à une grille […] appuie sur la sonnette. Il compte, un, deux, trois, jusqu’à dix. Il sonne deux fois, compte jusqu’à dix, sonne trois fois, abandonne. Les rues sont vides, Il part à la recherche de nourriture. Un vendeur de rue propose du xoy – riz gluant au porc –. Il le déguste face à la grille. Toutes les dix secondes, il augmente le nombre de sonneries. Un, deux, trois, quatre, cinq, dix … A cinquante, la lumière s’allume. Iris descend. Il marmonne des excuses dans une langue imprécise. Son équipe n’est pas encore là. Il prend l’air sur la terrasse, une bière à la main. La bière non entamée s’évente tandis qu’il s’endort du sommeil du juste. Il a passé une bonne soirée.

Souvenir III

Des scooters fusent de toutes parts. Les yeux encore collés de sommeil, je suis fiché sur mon Honda Wave au beau milieu d’un carrefour géant. Il a calé, sans autre raison que mon inexpérience. Derrière moi, Maxime s’inquiète. De grosses gouttes de sueur perlent sur l’arête de mon nez tandis que je tente de me remettre au point mort, si mal nommé en la circonstance. La bête se cabre enfin, puis redémarre au moment où une armée de deux roues déferle sur la droite. A tâtons, je m’extirpe de ce guêpier. Dès neuf heures du matin, la fournaise saïgonnaise est hostile. Mains crispés sur les poignées, dos voûté, j’ai la tête tendue au-dessus du guidon comme si cela pouvait m’aider à mieux retrouver mon chemin. Quelques mètres de sens interdits plus loin j’aperçois, enfin, le consulat de France. La tenancière du restaurant en face me fait signe de garer ma moto devant chez elle. Mes doigt se décrispent lentement, je les passe dans mes cheveux pour dégager mon front suant. J’ai la tête qui gratte, mal au ventre et envie de vomir : je n’ai pas assez dormi. Dès les premiers pas dans l’enceinte du consulat je sens un changement. Quel calme. Quelle sérénité. Une vision fugace m’emporte.

Un ruisseau coule doucement, les ombres du feuillage découpent les rayons du soleil, quelques truites barbotent joyeusement. Sur une nappe à carreaux, à même le sol, Jean-François fume derrière ses grosses lunettes carrées et son brushing impeccable, un pan de sa chemise sort de son pantalon, du côté où la ceinture n’accueille pas l’étui de son téléphone portable. Celui-ci est éteint pour profiter pleinement de cette fin d’après-midi avec Céline, sa femme. Celle-ci feuillette distraitement Gala dans sa robe rétro du « comptoir des cotonniers », entre deux pages elle replace une mèche de cheveux derrière son oreille ce qui lui offre le centième de seconde suffisant pour vérifier que Marthe et Raoul ne font pas de bêtises au bord de l’eau. Le chant du coq retentit …

Sorti de ma rêverie, je bombe le torse investi de toute la puissance de l’hexagone. La Marseillaise résonne au loin. Tel un talisman protecteur collé contre mon cœur je sens la chaleur de mon passeport qui … Tout s’effondre.

Une hutte sordide respirant l’humidité et la maladie. Au sol un mélange de terre et d’excréments. Un homme petit, sombre, de vilains traits barrant son visage au niveau des yeux. Il bat distraitement sa femme en mangeant les os d’un poulet bouilli. Surgit dans le bouge, le résultat d’une de leurs portées. Une caricature d’humain en tout point semblable à son géniteur mais en plus petit, plus malingre, plus sale encore. Il tient entre ses doigts tordus la récompense d’un de ses larcins. Un petit livret A6 bordeaux sur lequel brillent fièrement les inscriptions « Union Européenne République Française ». Son créateur jette les résidus d’os à terre, lâche quelques instants les cheveux de sa femme. Il lance, de toutes ses forces, le revers de sa main sur le visage misérable du plus ingrat de ses rejetons. Il s’empare alors du précieux livret tombé à terre, y arrache une poignée de page riche d’histoire et se dirige vers le rideau de fortune qui sépare les latrines du reste de la masure. Tandis que l’ignoble scène se déroule à quelques mètres, la femme rampe jusqu’au livret estropié. Elle s’en saisit, puis se glisse piteusement à l’extérieur, heureuse d’échapper à cette raclée qu’elle a probablement mérité. Là, assise à moitié dans une flaque d’eau saumâtre, une fillette s’occupe comme elle peut. Elle découpe dans tous les supports qui lui passent entre les mains de malhabiles formes de faucille et de marteau qu’elle assemble ensuite afin de former de grotesques guirlandes pour la fête du village. La mère, péniblement, s’approche, les restes du passeport à la main. Elle tend son bras vers l’épaule de la pauvre enfant …

Je sens le poids d’une main sur mon épaule, un cri de désolation meurt dans ma gorge. Une voix claire m’interpelle : « numéro neuf ? ». Je me retourne. Un grand homme me fait face, il ressemble à François Morel, en plus dégarni, avec le bouc de Mickaël Pagis. Il a de l’allure dans son costume noir, avec sa chemise violette assortie à sa cravate rayée. Lorsqu’il me tend la main, je perçois le cliquetis d’une superbe gourmette doré, au son, je devine que son prénom y est inscrit. « Bonjour, Jean-Michel Leclercq, je vais m’occuper de vous ». Les larmes me montent aux yeux. Vive la France.

A la montagne

La terre rouge s’insinue partout, nous donnant des allures de participant au Paris-Dakar. lorsque Alexis déplisse enfin ses yeux lasses, des ridules blanches apparaissent sur son visage, Kévin et moi portons de belles traces de lunettes. A Kne il y a des réjouissances, le tintamarre de nos motos essoufflées attire l’attention des habitants. L’un d’eux nous invite à partager le repas, un conciliabule s’engage, finalement ça ne leur semble pas très adapté d’accueillir quatre étrangers au milieu d’un enterrement.

Les gens d’ici font partie de plusieurs ethnies minoritaires au Vietnam, les dominants historiques les regroupent volontiers sous l’appellation de montagnards, expression qui se traduit littéralement par « sauvages ». L’un deux, d’une grande hospitalité, nous invite chez son frère qu’il a l’air de porter en grande estime. Celui-ci serait polyglotte, en français, anglais et japonais. Lorsque nous le rencontrons enfin nous comprenons la fascination qu’il exerce sur son plus jeune frère alcoolique et expansif. Il baragouine une dizaine de mots en français, mais ce n’est pas le plus important. Ce grand frère est une allégorie du calme. Un visage grave, taillé dans la roche, tout le contraire des traits expressifs et souriants de son cadet. Une parole juste, mesurée. C’est un homme accompli, un leader. Nous passons naturellement la soirée avec le jeune frère, ravi de trouver des compagnons de boisson. Il nous initie à la tradition qui consiste à déguster le très convivial alcool de jarre. Dans une jarre en terre cuite de 40 cm de haut, il laisse fermenter de l’alcool de riz avec des herbes et de l’eau. On y plante une longue paille qui se termine par un tuyau souple. Chacun à son tour doit boire environ 20 cl de la mixture soit l’équivalent d’un verre de cantine bien plein. Le haut de la jarre se vide doucement tandis que notre hôte verse le verre d’eau réglementaire pour atteindre le niveau initial. Il y a comme une réminiscence de saké dans ce goût étrange. Globalement c’est tout à fait écœurant. Alexis, le plus scientifique d’entre nous, trouve rapidement un moyen de faire couler, à l’insu de notre hôte, le liquide dans la bassine qui accueille la jarre. Il répète crânement à qui veut l’entendre : « j’ai quelques notions en mécanique des fluides ! ». Pour les autres, l’épreuve est assez pénible. La proposition de notre hôte d’aller boire quelques bières en « ville » est donc accueillie avec soulagement. Les jambes de l’occupant des lieux peinent déjà à supporter son pauvre corps. Nous déambulons jusqu’à la cahute qui sert de bistro, accompagné de l’homme le plus saoul du village, une communauté de curieux et d’ivrognes s’agrège petit à petit autour de nous, comme le joueur de flûte de l’histoire. Quand nous débarquons, le tenancier du bar a une fine analyse de la situation. Il sert à tous ces ivrognes, nous y compris, de grandes rasades d’eau chaude. Nombre d’habitants du village viennent se présenter à nous. Royalement, nous les recevons, serrant des mains, dispensant quelques mots d’affection, trinquant de nos verres bien plein d’eau tiède. L’atmosphère est surréaliste. Au milieu des pochards, des enfants jouent avec l’insouciance qui leur est propre. Un homme parle français, il est mi-guide mi-escroc, en notre honneur il déclame : « J’avais dessiné, sur le sable, son doux visage qui me souriait. Puis il a plu sur cette plage, dans cet orage, il a disparu. Et j’ai crié, crié-é, Aline pour qu’elle revienne […] ». Nous applaudissons avec chaleur cette magnifique preuve de francophilie. Nous levons bien haut nos verres maintenant froids à sa santé. Notre compagnie initiale, proche du coma éthylique, tape du poing sur la table, il veut plus d’attention. Malheureusement dans son état nous n’avons plus grand chose à lui offrir. Ainsi pour le millième fois de la soirée il interpelle Kévin d’un « sep, sep » qui signifie « chef, chef » en effet sa maîtrise de la langue l’a immédiatement propulsé à ce rang.

Burqa volontaire

38 degrés Celsius. Pas un brin de vent. Un soleil assassin. Je sue au volant de ma moto en attendant que le décompte du feu se termine. A cinq mètres en retrait, cinquante vietnamiens au volants de leurs engins divers attendent la même chose que moi ; à une différence près, ils sont confortablement installés sous la fraîcheur d’un arbre. Le soleil est l’ennemi. Le bronzage surtout, cette coloration de la peau preuve de bonne santé dans nos contrées est ici l’apanage, du besogneux, du travailleur, de l’humble, du pauvre en somme. Si un homme désargenté épouse une femme à la peau trop claire, il sera accusé de n’en vouloir qu’à son argent. La blancheur est donc recherchée par tous les moyens. La grande majorité des femmes portent en extérieur manches longues, pantalons longs, chapeaux, masques, lunettes, gants et chaussettes. En période fraîche la température peu descendre à 25°, exceptionnellement en dessous de 20°. Les femmes meurent de chaud toute l’année sous un absurde accoutrement de protection. La dictature de la mode est ici impitoyable et c’est l’intégralité de la société qui la cautionne.

A la mer

Sur les banquettes du minibus ils comptent les minutes qui les séparent de la fin du calvaire, ils ont beau user de tous les stratagèmes imaginables, leurs arrière-trains n’en finissent pas de faire du stop, les faisant atrocement souffrir au passage. Ils seraient capable de dessiner une coupe mentale de la route tellement ils ressentent avec précision chaque irrégularité, chaque variation de niveau, chaque ralentisseur, chaque nids de poule, chaque ornière, chaque changement de revêtement. Les éléments déclencheurs sont pourtant clairs : fatigue, nourriture trop grasse, trop épicée et alcool. Ils serrent les dents affichant des sourires figés le temps que cela passe. Ils ont besoin de repos, d’une bonne hygiène de vie, d’éviter de faire de la moto et de dormir sur le ventre. Ces recommandations sont tout à fait en adéquation avec la vie d’Hô chi minh Ville, cela semble aussi adapté pour le week-end de fête à Mui Né à venir. Quelqu’un tente un trait d’esprit : « En tous cas Mary, très bonne idée ce week-end franco vietnamien ». Un silence et quelques raclements de gorges font écho à cette tirade. Dans la torpeur de la camionnette est assis un groupe uniquement composé de français : Mary, Kévin, Maxime, Alexis et Clément. Ont été convié en plus : Bau, une designer expatriée qui doit répéter à tout le monde qu’elle est française d’origine Hmong du Laos; Marie-Hélène, une institutrice anciennement collègue de Kévin, et Laura, une urbaniste qui travaille dans le même service que Mary. Marie-Hélène a annoncé une étonnante nouvelle qui à quelque peu modifié la teneur initiale de ce week-end présumé festif. Un typhon s’apprête à lécher la côte vietnamienne ; il descend doucement de Nha Trang vers Mui Né et il devrait continuer sa course sur Hô chi minh ville.

Le typhon souffle à l’extérieur, de puissantes rafales de vent rabattent des trombes d’eau contre notre fenêtre. J’ai très soif et un peu froid. Maxime s’est enroulé dans les draps. J’en attrape un morceau pour tenter de me couvrir, ça ne fonctionne pas.

La pluie tombait drue hier soir au moment où Kévin et Mary sont rentrés. Sur une petite piste de danse le staff russe de ce bar tente coûte que coûte de mettre l’ambiance avec les tubes les plus indigents qu’il m’ait été donné d’entendre. Une fille essaye de réchauffer l’atmosphère en jouant avec un cerceau enflammé, sa prestation est médiocre mais elle gagne en intérêt au moment où ses cheveux prennent feu. Bau et Laura viennent nous voir : « Maintenant que papa et maman sont couchés, on peut faire la fête ! ». Tournée générale.

La pluie redouble de violence, la journée doit être bien avancée. je sens chacune des gouttes s’abattre sur ma boîte crânienne, tambourinant comme sur une grosse caisse. Je me retourne dans le lit constatant que Maxime est encore à côté de moi, bavant sur son oreiller. Dans le grand lit Alexis offre une vue plongeante sur ses parties intimes, une tradition familiale.

Le Dj français de la boîte passe une sélection tout à fait à mon goût, un parfait mix de hip-hop des années 90 et de funk. Je me déchaîne sur la piste de danse tandis que l’ambiance se décontracte. J’accoste un français, j’ai passé une soirée avec lui en 2007 sur l’île de Koh Chang en Thaïlande, je lui fais part de l’étrangeté de ce hasard. Il s’en contrefiche absolument.

Le vent a baissé, la pluie s’est arrêtée. Je lance : « On a faim, non ? ». Maxime répond d’une voix enrouée : « Il est quelle heure ? ». Alexis se dresse sur son fessier et cherche son portable : « Dix sept heure ». Plus tard, à l’apéro, Marie Hélène annonce que l’énorme fiesta du week-end est prévue le soir même, un silence accuse le coup tandis que je bois une longue gorgée d’eau gazeuse.

Astrologie
« Et toi Laura? », « moi je suis chatte de feu ». Les chinois associent un animal et un élément afin de déterminer le signe astrologique d’un individu, ces deux informations combinées permettent de connaître précisément l’année de naissance ainsi qu’un grand nombre de foutaises sur des traits de personnalité présumée, et autres augures improbables. Par exemple nous sommes en 2012, dans l’année du dragon d’eau, un enfant né sous ce signe porte chance, à moins qu’il ne soit promis à un avenir brillant, disons qu’être dragon d’eau c’est plus la classe que cochon de terre. Mathématiquement le nombre de naissances augmente, on écarte plus facilement les cuisses quand il y a une garantie sur la marchandise.

Variations russes
Un gros russe barbu et grisonnant roule un énorme joint à la table d’à côté, croisant son regard je lève mon verre à sa santé. Deux minutes plus tard il est assis à notre table. C’est un marseillais. C’est aussi le Dj résident de la boite la plus branchée de Hô Chi Minh. Il aurait dû mixer ce soir pour la plus grosse soirée de l’année à Mui Né. Tout est tombé à l’eau avec le typhon. DJ Konkas adore sa vie, il mixe partout, se fait des fortunes pour ça et s’intègre en un rien de temps à la culture locale. Ici, il a mit au point une technique imparable : il donne un pourboire de 5000 Dong à tout le monde - soit 0,20 € -, invariablement les gens finissent par l’aimer.

Un russe, un vrai cette fois, m’explique que le système scolaire de son pays a évolué ces dernières années. Le choix des langues est devenu déterminant pour accéder aux classes de bon niveau, par conséquent les mauvais élèves sont orientés dans la classe la plus faible, celle de français.

Laura fait la belle sur la piste de danse. C’est la dernière femme de la soirée, cinq ou six types tournent autour d’elle cherchant à obtenir ses faveurs ; sans succès. Son signe zodiacale les auraient-ils mis sur la mauvaise voie ? Accoudé au bar je discute avec Tristan. Il est très saoul et très amical. Lui aussi adore sa vie à Hô chi minh ville, il fait clairement partie de la catégorie des jouisseurs, prenant tout ce qui lui est offert sans arrière-pensée. Un bon job payé 4000 “Dols” par mois. un grand appartement offrant tout le confort moderne. Un statut de personne importante, quasiment l’élite. Une réussite facilitée avec les femmes et à défaut des services très compétitifs et efficaces. Au fur et à mesure de la discussion je me questionne, espérant n’avoir pas raté ma vie.

Souvenir IV

Au petit matin les derniers valeureux courent dans les vagues, la tempête passée, la température est parfaite. Il fait quelques saltos de satisfaction. Sur le chemin du retour il y a un Resort, une piscine d’eau douce est offerte, idéal pour un rinçage. Tout le monde y saute joyeusement. Au dernier moment il se jette à l’eau, par mégarde il a oublié de retirer sa pochette contenant toutes ses affaires. Celle-ci flotte paresseusement à la surface, de petites bulles d’air s’en échappe. À l’hôtel il tente une entrée dans la chambre des filles, à la porte d’à côté Mary lui fait remarquer que c’est un peu lourd. Il en prend bonne note.

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#12. Photochiminh

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#12. Hô Chi Minh Ville I

Cette observation consiste à analyser les mouvements collectifs de populations grégaires. Volées d’étourneaux, bancs de poissons, troupeaux de moutons, nuées d’insectes révèlent alors un même intérêt, celui de représenter une classe de systèmes complexesmaintenus hors de l’équilibre thermodynamique.

Extrait du texte « Les collectifs en mouvement » d’Aude Garnier

Born to be wild

La sangle du casque est serrée au maximum, c’est néanmoins insuffisant pour l’empêcher de glisser vers l’arrière, protégeant ainsi parfaitement ma nuque longue, lorsque je presse la poignée à fond. Hô Chi Minh Ville. Un amas de deux roues bouillonnant m’enveloppe. Je fais corps avec ma Honda Wave. Je passe les vitesses sans embrayage du pied gauche, la pédale claque à chaque fois que je force. Je n’ai aucune reprise et peine donc à suivre mes partenaires. Mes freins aussi sont faiblards, l’arrière s’actionne du pied droit, il me permet, à vitesse réduite, de me retrouver à l’arrêt en une quinzaine de mètres ; le frein avant, au guidon, est plus brutal et je dois pourtant m’en servir constamment. Je zigzague au milieu de cette population grégaire qui m’accepte parmi les siens. L’expérience est tellement grisante qu’elle m’avait déjà donné goût au deux roues après mon premier voyage dans la région. Je comprends maintenant que cette sensation de liberté est indissociable de ces lieux, de ces époques et de cette conduite si particulière. Évoluer dans l’ humide grisaille parisienne bardé d’un lourd équipement ne m’attire guère ; pas plus que ne m’attire cette conduite fragmentée par d’incessantes interdictions, feux rouges, stops, passages piétons, ralentisseurs. La faune d’automobilistes parisiens hargneuse, vociférante et sûre de son bon droit me fait horreur. J’aime cette brise chaude qui caresse le visage et mes membres dénudés ; ce flot continu mais perméable de véhicules ; cette conduite sans règle où l’on s’occupe, à la rigueur, de ce qu’il se passe devant. J’aime révéler d’un même intérêt, celui de représenter une classe de systèmes complexesmaintenus hors de l’équilibre thermodynamique, tout simplement. Dans ces moments là, l’inscription que porte mon casque prend tout son sens : « spread your wings », tel un oisillon chétif, je tente l’aventure hors de mon nid en espérant que mes maigres ailes suffiront à supporter le poids du monde.

Interlude

Parfois, au détour d’une phrase, je me surprend à trouver ma propre prose tellement belle que je suis parcouru d’un frisson. C’est une forme d’auto-émotion, un genre d’onanisme littéraire ou ce que Marc Lévy doit ressentir quand Bruno fini par embrasser Mélissa grâce à la magie de sa plume.

La courbe de dangerosité

Cette notion s’est invitée dans notre périple au fil des discussions. Au cours de cette traversée terrestre l’hypothèse du danger est omniprésente. Il y a l’assassin sournois qui tue le voyageur insouciant pendant son sommeil. Il y a les intoxications, les maladies, les trains qui déraillent, les naufrages, la foudre, les bêtes féroces ou perfides, les vengeances, les jalousies, les empoisonnements, les maraboutages, les accidents domestiques, les excès, les règlements de comptes, les balles perdues, les mauvais endroits aux mauvais moments et des millions d’autres possibilités de morts prématurées et tragiques. Pourtant si un observateur de l’INSEE faisait une courbe statistiques du facteur de danger au cours de notre voyage il y a fort à parier que les pics de dangerosité seraient atteint dans les moments les plus anodins. A mon humble avis, tenter de suivre Kévin en moto alors qu’il est en retard pour aller au travail est de loin la chose la plus irresponsable que nous ayons fait depuis notre départ.

Interlude

Ulfo est juste un lapin de compagnie. A 13 ans s’il avait vécu en pleine nature il serait mort depuis longtemps. C’est un peu avant ce fatidique anniversaire que ses dents ont commencé à pousser à l’envers et cela en attaquant ses joues et le faisant atrocement souffrir . Heureusement, Erik, son maître, est un homme bon. Il lui a payé cette opération qui lui laisse maintenant deux petites taches roses au milieu de son minois, comme un Rorschach impossible à interpréter. Il le nourrit de petits pots pour bébé, cuillère après cuillère. Le préféré d’Ulfo est le carotte-céleri. Parfois Erik lui raconte sa journée, plus rarement il se laisse aller à une petite chanson, il aime voir les yeux du lapin papillonner au moment où il sombre dans le sommeil. Dans son village, si éloigné du centre de la Hollande que ses cousins Amstellodamois disent pour rire qu’il vit à l’étranger, Erik n’est pourtant pas un original. Il n’est pas non plus l’un de ces invertis qui tortillent du popotin comme des femmes. Erik est policier. Tous les jours il se donne du mal pour faire régner l’ordre dans son petit village, tant celui-ci est gangrené par la racaille de l’étranger. Insécurité. Violence. Armes à feu. Drogues. Son hameau tranquille est devenu le cadre d’une redoutable guerre des gangs. Ulfo l’écoute de toute la longueur de ses oreilles avachies. Il est devenu le réceptacle de l’affection et des soucis d’Erik depuis que sa fille Rosanna s’est expatriée au Vietnam.

Dans cette colocation Saïgonaise, il y a Kévin. Installé depuis septembre dans la ville il a mis du temps a y trouver son équilibre. C’est en partie grâce à ce nouveau lieu qu’il y est parvenu. Il l’a investi avec envie et détermination, il nous a même trouvé une place au dernier étage, dans la buanderie, face à la grande terrasse. Il y a gagné notre infinie reconnaissance.

Il y a aussi Rosanna, la géante blonde, qui occupe tout le silence des lieux.

Dans cette colocation il y a Mary, méticuleuse, attentionnée, enjouée, elle apporte ordre, calme et beaucoup d’enthousiasme à cette petite communauté.

Il y a aussi Rosanna, qui passe de longues heures sur Skype avec son petit ami ou sa famille, dévoilant des trésors d’ingéniosité pour que la conversation ne tarisse jamais.

Dans cette colocation il y a Iris, l’espagnole expatriée économique. Réglée comme une boite à musique elle effectue tous les jours le même cérémonial. Au sortir du travail, elle sirote une bière en attendant que ses toasts grillent. Elle coupe une tomate en deux et la frotte sur un côté de ses toasts. Elle sort alors du frigo son trésor, de la charcuterie et du fromage des Asturies qu’elle dispose par petits morceaux sur son « pan con tomate ». Elle fait tout cela avec méthode, précision. Son planning est clair, elle va sortir comme tous les soirs avec les membres de sa communauté ibérique dans un de sept lieux associés aux sept jours de la semaine. Ce soir elle va au « Pacharan ».

Assise en face d’elle, une bière à la main, il y a aussi Rosanna qui laisse refroidir sa soupe fraîchement réhydratée en parlant, encore et toujours.

Dans cette colocation il devrait y avoir Tran, une jolie vietnamienne de bonne famille. Elle a habilement feint de vouloir intégrer cette communauté d’expatriés pour avoir une très grande chambre dans un très grand appartement. Pourtant les différences culturelles persistent. Elle ne supporte pas que quelqu’un – nous – utilise sa salle de bain de temps en temps. Elle ne supporte pas que quelqu’un – nous – utilise sa lessive de temps en temps. Elle ne supporte pas que quelqu’un – nous ? – utilise ses ustensiles de cuisine de temps en temps. Elle ne supporte pas que quelqu’un – pas nous – vole son chocolat. Et surtout elle ne supporte pas l’absence de verrou à la porte de sa chambre pour tenir à l’écart tous ces voleurs d’occidentaux.

Heureusement il y a aussi Rosanna qui n’en fini plus de parler et cela fait plaisir à tout le monde.

Mise en pli

Non loin de chez nous on trouve des salons de coiffure. Le personnel féminin y est très apprêté, souriant ; c’est agréable. Elles font de petits signes de mains pour nous inviter à une coupe de cheveux, un rasage ou un shampoing. Le travail, entièrement à la main, est, paraît-il d’excellente qualité.

Hot dog

En fouillant dans mes souvenirs je ne vois pas de chiens avant Ulpien, un berger affectueux et plein de vie, il appartenait à Jacques le plus vieil ami de mon père décédé d’excès caractérisés. Ensuite viens Cachou, un stupide caniche qui volait à mon oncle toute l’affection de sa femme. Le suivant doit être Charly, où plutôt son successeur dont j’ai oublié le nom, le golden retriever de la famille de Kévin. Il était tellement joueur qu’il fallait parfois lui envoyer de puissants coups de pied pour qu’il s’arrête. J’ai plus fréquenté Groseille, le caniche le plus malodorant que la terre ait jamais porté, il avait la détestable habitude de sortir de la pièce quand ses propres flatulences l’indisposaient trop. En revanche, je n’ai partagé ma couche qu’avec Irto. Pour être précis, il m’arrivait parfois dedormir dans ce que Thomas appelait « le lit du chien ». Le propriétaire du lit un berger allemand vigoureux savait se faire de la place si besoin.

Puis viennent les douces, mais courtes, années d’indépendance canine entre la sortie des girons familiaux et l’entrée dans la vraie vie d’adulte qui s’accompagnent souvent d’un nouveau meilleur ami.

La première née de Pasquale et Marina se nomme Dynah – c’était l’année des « D » et Marina refusait que l’on nomme sa chienne « X-or » – ce Yorkshire quasi nain se plaît à uriner lorsqu’il est content, fortement choyé, il est par conséquent régulièrement sujet aux contentements et aux débordements qui en découlent. Le dernier de la liste est le dogue majorquais de Givord. Plus puissant et énergique qu’un pitbull son faciès patibulaire provoque invariablement des conflits dès qu’il est en extérieur.

C’est un peu de tout ces souvenirs que je mâchouille mi-contrit mi-dégoûté à la terrasse de ce restaurant. Je me force car la consommation de viande de chien est censée apporter force et virilité. Les groupes d’hommes qui s’en gavent, arrosé de force bières, démontrent par leurs rires puissants toute la véracité de ces affirmations. Les vietnamiens ont un petite astuce pour aider à faire passer cette viande grasse et élastique, ils la trempent dans cette sauce à base de crevettes qui ferait passer le nuoc mam pour du jus de pomme. Pour mémoire certaines personnes surnomment déjà cette dernière la « sauce aux mille sexes puants ».

Plus tard, trop tard

Les restes d’un scarabée sont dispersés sur la table en rotin. Un gros papillon insouciant est posé au beau milieu. Son jumeau tournoie joyeusement autour de moi. Les accords d’une mélodie traditionnelle Laotienne me parviennent depuis l’autre rive du fleuve. Des cris d’enfants s’y mêlent. Une sérénité se dégage de ces lieux. Pourtant des dizaines de pistes sonores distinctes se superposent pour peu qu’on prenne le temps d’y prêter attention. Musiques, bourdonnements, éclats de voix, craquements, bruissements, chants d’oiseaux. C’est dans ce genre de lieux que je constate la limite d’un tel voyage. Prendre le temps ; à vouloir faire trop de choses on oublie l’essentiel. Se perdre, errer, tâtonner, le temps de sortir des sentiers battus. Nous restons terriblement en surface des choses, dans l’accumulation plutôt que dans la compréhension. La solitude de ces instants met mes sens en éveil, ces moments sont rares, précieux et je tente de les capturer avec mon stylo. Un gros lézard entre dans mon champ de vision, conscient qu’à ce moment il n’a rien à craindre de la part de cette grosse bête silencieuse. L’écriture se nourrit aussi de cette solitude, je n’arrive presque plus à écrire quand nous sommes en groupe, avec l’arrivé de Stephan, les moments de solitude sont devenus quasi inexistants. Cette entreprise de blog a pris une place exponentielle dans mon voyage, je ne sais plus si le voyage justifie l’écriture ou si c’est l’inverse. Mon humeur est suspendue à l’avancée de ce récit. Nous sommes le 28 avril et je tente de relater des événements se déroulant le 20 mars. Le temps s’est subitement distendu, l’Asie du Sud Est touche à sa fin absorbant le souvenir de ces pays trop rapidement traversés. Vietnam, Cambodge, Thaïlande et maintenant Laos. J’ai compris que l’exercice du carnet de voyage était fortement lié au aléas du temps, et même l’emploi systématique du présent ne peut y remédier. Juste après un événement les images sont trop fortes, trop colorées pour être retranscrite avec justesse, détachement ou pertinence. Quelques jours plus tard l’essence des images se fixe. Puis le temps passe, les impressions s’estompent, les couleurs ternissent. L’instant se disloque pour devenir un banal souvenir.

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Deuxième volet radiophonique, Alexis n’est pas très content de sa prestation, le trac avant l’entrée en scène …