Deuxième volet radiophonique, Alexis n’est pas très content de sa prestation, le trac avant l’entrée en scène …
#7. Kirghizistan
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#7. Videoghizistan
#7. Kirghizistan
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Déjà vu
Le Marshrutka démarre, il suffit de quelques heures pour atteindre Bichkek. Le confort absolu des trains nous manque mais ces minibus restent corrects. Trop froid près des vitres, trop chaud sous le chauffage, plutôt tape-cul mais de véritables Rolls Royce en comparaison d’un trajet en Taxi-Brousse au Mali. Les enceintes crépitent. La musique se lance. L’arrangement me semble vaguement familier… puis d’un coup : « Voyage, voyage, aussi loin que la nuit et le jour ! ». Les majors américaines n’ont qu’à bien se tenir, le rouleau compresseur culturel français est en marche.
Frontière
Notre visa Kazakh possède deux entrées. A l’origine, le consulat nous avait refilé celles-ci pour une histoire de traversée de frontière multiple entre la Russie et le Kazakhstan. Une contribution forfaitaire à l’économie Kazakh que nous aurions volontiers évitée. Au hasard d’un surf sur la toile, nous avons découvert que les Kazakhs et les Kirghizes avaient un arrangement. Le visa Kazakh permet une visite de Bichkek et de sa région et le visa Kirghize une visite d’Almaty. Pour nous c’est l’occasion de prendre de petites vacances au ski dans ce pays tranquille.
5 jour plus tard hélant un taxi au sortir de la gare d’Almaty
Il ouvre la fenêtre passager, Alexis lui dit « kantja Tenge ? » – combien de Tenge ? – il montre 2500, Alexis rétorque : « Bech djuss » – 500 –, il accepte. Surpris il nous pose plein de questions en Kazakh. Laborieusement nous parvenons à répondre à chacune d’entre elles. Nous avons presque une conversation. Encore un leg d’Ernest. Merci champion.
Kirghizistan jour 1
Ernest ressemble à un Bolivien, la peau mate, les yeux légèrement bridés et une espèce de coupe au bol qu’il coiffe sur le front en séparant bien les mèches. Il ne parle ni anglais, ni français. Nous ne parlons ni russe, ni kirghize. Nous partageons avec lui du poulet fumé, des cornichons malossol trop salés, du chou insipide et de la bière. Nous avons tenu à l’inviter pour le remercier d’avoir parcouru toute la ville pour trouver un hôtel. Ernest était assis à côté de nous dans le mini-bus qui mène de la frontière à Bichkek. Il nous a installé chez une gentille dame qui loue deux de ses pièces pour la nuit. Sa famille, dont une ou deux filles qui se baladent en petite tenues, est reléguée dans la dernière pièce vacante. Il faut dire qu’avec 100$ de salaire mensuel, louer des chambres à des étrangers est une bénédiction.
La communication internationale est en marche, dix mots de russe, vingt de turc, quelques notions universelles, ainsi que force gestes et une bonne dose d’abnégation nous permettent de découvrir Ernest. Il a 27 ans, est étudiant – nous ne saurons jamais en quoi –, il a un enfant – pas d’information sur la mère –, il a deux frères – l’un est gradé dans la police, l’autre a un poste politique important –, il a aussi une sœur qui parle anglais. Sa famille vient d’ Yssyk Koul, la région du lac où nous nous rendons, où d’ailleurs ses parents vivent toujours. Rapidement nous comprenons que le Kirghize, à l’instar du Kazakh, est une langue de base Turque : nous savons donc compter jusqu’à 5 et dire « y a pas », ce qui se traduit par yok. Autant dire que nous sommes à la limite du bilinguisme.
Ernest nous propose de servir de guide pendant la durée de notre virée à Karakol. Cette ville au bord du lac est aussi une station de ski prisée des riches Kirghizes, Kazakhs et Russes. En revanche il précise tout de suite qu’il a « yok com », pas d’argent du tout. Pour avoir déjà expérimenté ce genre de plan au Niger, je suis tout de suite sur la réserve. En effet, un arrangement de ce type peut facilement mal finir. Soit des suites d’un malentendu sur l’argent, soit, si les infinies richesses en notre possession montent à la tête de notre homme. Un rapide conseil de guerre, fait ressortir les points suivants. Tout d’abord c’est nous qui avons demandé de l’aide à Ernest et non lui qui nous a abordé. Ensuite il ne demande pas de salaire mais un défraiement pour se prendre quelques vacances dans ses terres d’origine. Et pour finir, il a l’air profondément serviable et sympathique. Fraternisons.
Karakol
Passé un certain âge le sourire kirghiz s’illumine de milles feux. La dent en or fleurit au rythme où l’hygiène bucco-dentaire décroit. Maxime et son Canon 600D sont au comble du bonheur. La tenancière de l’hôtel a le jeu quasi complet, c’est une Tatar originaire d’Urumqi. Enfant, elle est venue s’installer au Kirghizistan. Son bridge est complété d’une belle teinture auburn, d’une peau tannée par le soleil et les années, et de merveilleuses tenues de paysannes russes du 19ème siècle. Son fils est le portrait craché de Steve Buscemi sous cortisone, c’est un amour. Lors d’une séance de visionnage de télé-achat il n’hésite pas à nous gratifier d’un « beautiful » puis d’un « Russian babe » assorti d’un regard complice ? Lui et sa mère nous ont pris en affection à la suite de notre première nuit très agitée.
Jour 1 : Anniversaire
Le mari de la cuisinière est russe, il a une grosse tête carré, posée sur un corps aussi haut que large. Il a le regard de l’homme qui a tué de sang-froid et serait prêt à le refaire. Ce soir, c’est son anniversaire. Une tablée de gens laids, gras et très mal habillés porte toast sur toast de cette vodka à 2€ la bouteille.
A l’autre bout de la pièce, face à quelques bières, nous attendons, innocents, que l’inéluctable ne soit pas éludé. Ernest, sentant vraisemblablement le vent tourner, s’est enfui voir son ancien compagnon de garnison, Maksat : ensemble ils ont partagé un an et demi de franche camaraderie à servir dans les hélicoptères dans une base à 5000 mètres d’altitude. Pour nous, les gorgées de bière insipide se suivent et se ressemblent amenant, gentiment, cette douce ivresse que procure la bière lorsqu’elle est consommée à jeun… Des éclats de rires fusent de la table d’anniversaire, funestes présages du cataclysme à venir. La femme du roi d’un jour se lève, elle est magnifique avec son roux flamboyant, assorti à son teint et son humeur. Je retiens mon souffle. Elle semble avancer au ralenti en direction de la sono. Elle semble glisser vers elle. Mon verre décolle une nouvelle fois de la table. Une mèche de cheveu rouge s’échappe. Sa main s’approche de la sono. Elle rebrousse chemin, attrape de deux doigts cette mèche revêche et la plaque derrière son oreille. Mon verre n’est qu’à mi-course entre la table et ma bouche. La main reprend sa course. Mes lèvres touchent enfin le rebord du verre. Son doigt touche le bouton. Ma pupille se dilate. Clic. Le liquide coule dans ma gorge. Il est trop tard. Let the music play.
Jour 2 : Survie
Deux gros yeux jaunes inexpressifs m’observent, ils ont l’air vraiment savoureux, la touffe orange sur le bord de l’assiette, elle, ne me dit rien du tout. Je trempe un morceau de pain dans l’œil de gauche, il gonfle, cède puis se repend aux alentours. En face de moi, Ernest mime pour la dixième fois, le moment où il a retrouvé Alex dormant dans le couloir devant sa chambre. Truculent. Nous ne sommes pas en reste. C’est le triplé. Personne n’a gardé son dîner. Et quel dîner ! Un peu de carottes râpées au cumin qui resteront à jamais marquées du sceau de l’infamie.
Je me souviens de deux jeux. Nous n’avons heureusement pas été convié au premier. Les hommes debout, les femmes à genoux face à eux. Elles doivent faire grimper un œuf cru à l’intérieur des pantalons le plus vite possible. Max et moi n’avons pas échappé au second. Deux équipes de quatre. Le premier met du chou dans une assiette, le second, le mange, le troisième sert un verre de vodka (2€ la bouteille, toujours), le quatrième le boit. Par hasard nous sommes tout les deux quatrième.
Aujourd’hui les gens nous sourient et nous tapent dans le dos : nous avons survécu à un anniversaire russe.
Une pensée de Maksat
« I work in a bakery, I sleep only 3 or 4 hours by day. I need to work hard, if, one day, I want to go to France. »
Jour 3 : Avant-ski
Les trois autres sont déjà à table. Cette première journée de ski nous a épuisé, un bon petit-déjeuner à base d’œuf et de crêpes, comme celui d’hier, va me requinquer. Je suis en retard, ils ont déjà mangé. Sur la table, mon assiette apparaît. L’image peine à se fixer sur ma rétine. La chose devant moi est profondément répugnante. Une bouillie de céréales glaireuse, vaguement sucrée. La quantité est démentielle. C’est le tonneau des danaïdes changé en bouillie.
Ce qu’Ernest pense du foot
A la question quel est le meilleur pays en –stan, il répond : « Nuls, ils sont tous nuls, il n’y a pas d’argent donc pas de résultats. Le meilleur pays d’Asie est la Turquie. »
La Turquie est donc en Asie.
Interlude
Il y a deux choses qui se produisent inévitablement lors d’un long voyage. Perdre une forte somme d’argent par négligence ou escroquerie et subir une panne.
Maréchaussée
Le policier me fixe dans les yeux. Je lui rends son regard, un sourire narquois sur les lèvres. « Et oui, mec, Français et rien à me reprocher, tu vas faire quoi maintenant ? ». Il me rend mon passeport, vaincu, humilié. Il fouille rageusement mon voisin, lui fait ouvrir la bouche, inspecte l’intérieur avec une lampe torche, lui demande cinq fois où est son sac, il n’en a pas. Le contrôle au faciès est fini. Le minibus peut repartir.
Le chauffeur s’arrête. Deux écolières montent. Il redémarre. Sans succès. Il ne s’attarde pas. Il descend et disparaît. Un quart d’heure. Trois litres d’essence dans des bouteilles plastique. Il redémarre. Sans succès. Le doute m’habite. Il sort, fait quelques réglages. Il redémarre. Avec succès. C’est la panne la plus courte que je n’aie jamais vu.
Ce qu’Ernest pense des Russes
Depuis la répression sanglante sur les kirghizes en 1916, il est un peu agacé. Maintenant quand un boxeur Kazakh tue malencontreusement un boxeur russe, il fait un vœu.
Bichkek
La chaussée est une véritable patinoire, le trottoir aussi. Tout le monde progresse par micro-glissades. Avec nos chargements excessifs nous sommes à la limite de la rupture. Des policiers nous repèrent, en difficulté, ils jugent que c’est le moment opportun pour nous porter secours. Contrôle d’identité, fouille complète. Il fait nuit, nos sacs sont dans la neige, déballés méticuleusement. A la recherche de drogue, ils n’ont rien à trouver, nous leur prêtons nos lampes pour écourter l’expérience, ces gentils crétins fouillaient à la lumière de leurs téléphones. Ils tentent de garder le couteau suisse chinois (oui, suisse et chinois en même temps) de Max, celui à 5€. Il n’y a pas de petits profits. Ernest est obligé de leur expliquer qui est son frère, le flic gradé, l’huile, le type qui pèse quoi. Le couteau est rendu. Au revoir Messieurs. Merci Messieurs. Et nos lampes ? Ho, oui pardon, tenez Messieurs.
Ce qu’Ernest sait sur les femmes
Jour 3, il explique à Alex. « Tu sais pour les femmes, l’heure est à 200 com (3€), la nuit à 2000 (30€). »
Chez Mme Klödh 21h
Dans l’entrée exigüe de l’appartement, il faut se tenir à 5 en comptant la logeuse. Sacs sur le dos nous devons en principe enlever nos énormes chaussures d’hiver pour mettre des patins d’intérieur. Cette fois-ci c’est inutile, l’appartement sera libre dans deux heures. Notre gentille logeuse de l’aller est occupée. Le rideau d’une porte vitrée donnant sur la chambre glisse, dévoilant furtivement une fille à demi nue. Par la porte en verre translucide de l’autre chambre, on devine la forme d’une femme intégralement dénudée. C’est incroyable le nombre, de filles, voisines ou cousines que notre logeuse accueille ici !
A la réflexion, j’éviterais ce soir de dormir directement dans les draps.
Chez Mme Klödh 4h
Ca tambourine à la porte. Max ne bouge pas. Ca frappe plus fort. Je sors de mon duvet. Timidement je tente, la voix enrouée : « Ernest ? ». C’est bien lui. Notre logeuse est cachée dans le cagibi d’un mètre carré à côté de moi, elle m’interpelle sans faire de bruit pour me faire signe de ne pas ouvrir. Elle semble avoir peur d’un client mécontent ou de tout autre désagrément qui ne manquerait pas de perturber la vie d’une mère maquerelle. Ernest entre. Il est accompagné de la jeune serveuse qui a succombé à ses charmes durant la soirée. Mesquinement nous subodorons, avec humilité, que notre présence n’était pas totalement étrangère à son intérêt. Nous les orientons rapidement vers la seconde chambre, celle où dort Alexis. Celui-ci feint l’endormissement, tandis qu’Ernest parlemente avec sa dulcinée. L’esprit dérangé d’Alexis croit entendre distinctement le mot « handjob » durant la négociation et elle de répondre à l’aide de moult « niet » véhéments. Pures affabulations.
Du doigt Ernest nous désigne un trou de balle, puis un second, un troisième … ils sont innombrables. La grille du palais présidentiel est constellée d’impacts. Ce sont les traces de la dernière révolution kirghize en 2010. L’ancien président qui avait chassé le précédent en 2005 lors d’un premier renversement de pouvoir est contraint de fuir vers la très démocratique Biélorussie. Maxime résumera bien la situation : « Tiens donc, Il y a eu une révolution en 2010 ? Nous on venait juste pour faire du snowboard… »
