#10. Hong Kong > part II
Lamma Island
La soirée est douce, une brise tiède fait danser les pans de la nappe à carreaux rouges et blancs. La lune a de l’embonpoint. Sa lumière blafarde rend inutile le candélabre qui éclaire faiblement la zone, il porte, comme tous ses congénères, la mention « To report lamp failure please call … ». Des vaguelettes scintillent à l’horizon. Soudain, un hurlement hystérique déchire la nuit. Il se termine dans un souffle semblable à un miaulement de petite fille. Wayne Rooney crucifie Liverpool à la 43ème minute. C’est fini pour les hommes de Kenny Dalglish. Au cœur d’une saison difficile, face à un Manchester United, leader du championnat, un but juste avant la mi-temps est quasiment synonyme de défaite. Les reds devils laissent éclater leur joie à l’écran. Le supporter mancunien derrière nous est au bord de la rupture d’anévrisme, il pousse maintenant de petits cris de belette qui déforment son visage empourpré par la bière. Pas de beau paysage qui tienne sur Lamma Island ce soir, c’est football. L’arbitre siffle la fin de la mi-temps. Mon voisin explose : « Fuck, dirty bastards ! I hate them ». Je le pensais endormi, ses cheveux blancs filasses trainant sur son verre de whisky. Derrière ses lunettes double foyer, son regard glauque ne parvient pas à déterminer lequel de Maxime ou de moi lui répond, lorsqu’il nous questionne sur notre équipe préférée. Nous devinons sans effort qu’il est supporter des reds.
Test
Toutes les tentations de tergiverser ont-elles traversé les têtes des parents de Tere lors des tentatives de trouver d’autres termes déterminants les patronymes des différentes parties de sa fratrie ? Teremoana, Teva, Terii. Tant de « T ». Soit, ils sont Tahitiens mais tout de même ! Mais que fait Tere tellement loin de ses Terres ? Son travail traite de vente de documentaires pour la télé. Il s’est expatrié en territoire international pour mieux traiter avec l’étranger. De stature déroutante ce trentenaire titanesque et téméraire fait montre d’un tempérament aventureux, d’une répartie truculente et d’un fort appétit.
Un bras autour des épaules de Rachel, Tere éructe avec panache, la bouche grande ouverte. Ils nous observe avec satisfaction, fier de s’être si parfaitement adapté aux coutumes locales. La fameuse Rachel, canadienne d’origine chinoise, ne semble pas réagir outre mesure. Elle semble pourtant très bien élevée. Mais Tere n’en reste pas là. Sa jolie compagne n’est pas présente pendant cette séance d’escalade où il fait remarquer à son amie lesbienne que sa voisine, passablement gironde, est « Horny » et qu’il se verrait bien la « fuck hard ». C’est encore lui qui après avoir tambouriné sur les fesses de cette même amie, lui suggère qu’elle pourrait utiliser les ventouses de la médecine traditionnelle chinoise pour les poser sur ces parties les plus intimes. Etant convié à cette séance, je suis au comble du bonheur. Je peux pratiquer ce sport que j’aime tant, tout en me sentant intégré à la vie locale. Tere me demande si ses différentes remarques graveleuses ne m’ont pas choquées, je m’offusque de suite estimant être un parangon en matière d’humour limite.
Mais bien loin de moi l’idée de cantonner Tere dans le rôle du type lourd.
Tere fait partie d’une catégorie de gens rare. C’est un expatrié qui semble totalement épanoui dans son pays d’adoption. Impossible pour moi de le comparer avec les Tere parisien, le rencontrant pour la première fois ici, mais je subodore qu’il a toujours été actif, entreprenant et très sociable. Il a trouvé son équilibre grâce à une délicate alchimie. Il travaille en colocation mais gère seul l’antenne Hongkongaise de sa petite entreprise parisienne. Il consacre une très grande partie de ses loisirs et temps libres au sport, en particulier l’escalade et le Basket. Il s’entraine aussi pour participer à un genre de triathlon avec course, natation et kayak. Dès son installation il a évité de frayer avec la communauté d’expatriés français en se créant un réseau de grimpeurs de tous les horizons. Une fille du sud-est de la France qui participerait à une émission de télé-réalité pourrait dire de Tere qu’il est quelqu’un d’entier. Moi, je trouve qu’il a vraiment l’air heureux et que cela fait plaisir à voir. Et puis c’est un pur francilien de Paris 14 (t’as vu). Tout le monde sait que les voyages rapprochent les gens plus vite, les voyages et un bonne soirée coréenne qui rendra nos dernières heures à Hong-Kong des plus pénibles et laissera à Rachel un piteux souvenir des ces trois français tapageurs et squatteurs.
4h30 du matin.
J’ai faim. Alex aussi. La Chungkin Mansion ne propose que quelques prostituées, un peu de haschich et de vagues samossas d’une relative fraicheur. Nous filons hors des murs à la recherche de l’aventure culinaire nocturne. A Kowloon elle est inexistante, impossible de se mettre quoi que ce soit sous la dent. Où est la profusion chinoise ? Où sont mes vendeurs de rue ? Une enseigne jaune sur fond rouge attire mon regard. J’ai un doute, fond rouge ou vert ? Un brillant conseiller en image de Ronald a considéré que le vert était, logiquement, plus porteur d’espoir pour la marque que ce vilain rouge tellement connoté. Toute la communication du M est dorénavant inclues dans une démarche de haute qualité de développement durablement bio environnemental. Entre rouge et vert il n’y a pas photo, Eva et Jean-Luc sont les exceptions qui confirment la règle. Pourtant les images ont la peau dure. L’enseigne aperçue aux confins de cette nuit agonisante était bien jaune sur fond rouge ; et le double Quarter Pounder with cheese avait notablement le goût de la victoire du « free world » sur l’atelier autoritaire du monde. Comment la Chine pourrait-elle tous nous dominer si elle est dans l’incapacité de nous nourrir à 5h du matin ?
