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A l’aide d’un habile ctrl+f ou +f on peut retrouver mes nom et prénom cités dans cette longue interview. Si cela n’est pas ce qu’on appelle la gloire …

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En librairie et en presse depuis le 5 décembre, le dernier numéro de la revue Long Cours, avec notre article sur le Transsibérien!!!

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#29. Lisbonnetéléphonographie

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#29. Lisbonnetéléphonographie

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#30. Lisbonne

Mer : Le 2 décembre 2013

Qu’est-ce que ce type en face de moi cherche à me dire ?

Barbe de dix jours, cernes sombres, sourcils fournis, une pointe de blanc sur les tempes, quelques embryons de rides que le temps s’efforcera d’approfondir, de larges golfes habilement masqués par les cheveux ramenés vers l’avant. Une chemisette fleurie ouverte sur un torse velu contraste avec ce visage involontairement sérieux au regard presque mélancolique.

J’écris face à un miroir : étonnante expérience narcissique. Le grincement métallique du fond plafond m’agace. A ma droite, un lit défait où l’on devine la silhouette endormie de M. Derrière elle, une inamovible fenêtre rectangulaire aux angles arrondis. Au travers, une eau sombre, en mouvement, coiffée d’un ciel cotonneux. Au delà de l’horizon, le continent Africain, le Maroc peut-être. Le « Zénith » continue sa lutte impossible contre la fin du jour, remontant témérairement les fuseaux horaires. Je suis en route pour le Brésil. Un autre monde. Une autre histoire. M. et Maxime, mon frère, m’accompagnent vers cette nouvelle destination. Là-bas le champ des possibles est ouvert, je pourrais même y croiser Alexis, sporadiquement rencontré depuis notre séparation à Lisbonne il y a près d’un an et demi. Depuis que j’ai survécu à la traversée du Danube je n’ai ni chien, ni crédit, ni maison en banlieue ; mais je dois bien avouer que cette M., à ma droite, dans mon lit, n’est pas là par hasard.

Air : Le 24 novembre 2013

L’embouchure du Tage enjambée par le pont du 25 Avril – copie du Golden Gate de San Francisco – a ce petit quelque chose de grandiose dont on ne peut se lasser. Le Christ nain surveille l’entrée de la ville du haut de son socle démesuré. Au loin, le Vasco de Gama, plus grand pont d’Europe. Créé pour décongestionner le trafic du 25 Avril, il est construit juste avant l’exposition universelle de 1998, malheureusement, il est situé trop loin du centre ville pour que cela fonctionne. Il se dit que le groupement d’entreprises (anglaise, française, portugaise) chargée de sa construction n’aurait pas noté ce dysfonctionnement conceptuel majeur afin d’obtenir le marché d’un hypothétique troisième pont, entre les deux. Elucubrations. Enfin, c’est compliqué. Le Portugal est compliqué, tous les Portugais et expatriés ici vous le diront. La complexité est même un élément fondateur de la société portugaise d’aujourd’hui. Le travail est compliqué, les relations sont compliquées, la politique est compliquée, les administrations sont compliquées.

L’avion lance la procédure d’atterrissage, je suis monté à bord comme on prend le métro, pour se rendre d’un endroit connu à un autre. Je vais à Graça, dans mon appartement, chez moi. Depuis juillet 2012, j’ai passé plus de deux mois là bas. Je commence à y avoir un petit réseau, quelques habitudes, je comprends vaguement ce que l’on me dit et je sais me faire comprendre pour les choses simples. A ma gauche, M. est portugaise, c’est un hasard complet, mais ça renforce aussi ce côté familier, je l’ai rencontré il y a … enfin c’est compliqué.

Terre : Le 9 juillet 2012, Atlético clube do monte

Clac. Je ferme le verrou, isolé du monde. Enfin du calme. Le brouhaha des discussions suinte des murs, de la porte, du plafond des toilettes. Mon ouïe est décuplée, mon cerveau perçoit une quantité d’informations auditives démentielle, impossible à trier. La pièce résonne au rythme des passages sur le toit au dessus de ma tête. Dans les couloirs on cavale, en riant. Sur la terrasse les discussions s’animent : « Qui veut dessiner des petits ronds ? » // « Je ne peux pas j’ai une fresque à préparer : un christ en croix avec des bois de cerf sur la tête. » J’atteins un niveau de compréhension inégalé depuis des mois. Dans la maison, malgré un brassage linguistique important, la dominante reste le Français. Je suis de retour dans l’ultra communication, comprendre toutes les nuances de la pensée d’un interlocuteur et me faire comprendre en retour. Vertigineux. C’est grisant et terrifiant à la fois, mon monde y gagne terriblement en ambigüité, la langue démultiplie les possibles. Je discerne la voie familière de l’autre Clément, le frère d’Alexis, il vante la beauté du béton taloché à la main pendant six heures. Puis la discussion chemine vers les fosses septiques : « Imagine, un caillou tombe, sur une faute d’inattention, les gouttes de merde peuvent jaillirent jusqu’à deux mètres de haut ! »

Un aparté silencieux. J’en profite pour me faufiler hors des toilettes. Ici, je fais profil bas. C’est une résidence d’artistes, d’athlètes de l’art. Je fais partie du groupe des surnuméraires, ces vacanciers fainéants et alcooliques en panne de créativité. Nous ne sommes ici que grâce à l’immense mansuétude de Miles, Tatiana et Faia, nos amis, gourous organisateurs de ce joyeux foutoir créatif. Une clochette tinte. Je traverse une pièce haute de plafond, le salon d’hiver, un lapin cavale en silence sur les murs. Au bout du corridor la porte d’entrée, j’ouvre avec précaution, une hippie tient de gros sacs de courses en main : « Obrigadinha ». La porte claque derrière elle, je file à l’étage d’où me parviennent les bribes d’une musique planante. Les marches grincent sous mes pas. Je me glisse sous un fil tendu qui semble poursuivre son parcours de pièce en pièce vers une obscure destination. La lampe d’un projecteur grésille doucement, il envoie l’image d’une scène de piñata sur le visage d’un chevelu vaguement christique, il me semble l’avoir rencontré à Buenos Aires. Sa main reprend le dessin de Miles, les yeux bandés, bâton en main, affublé d’un chapeau de cowboy, qui maltraite l’air à la recherche d’une vache en carton suspendue au néflier de la cour. A ma droite, on distingue une salle de bain prise d’assaut par un herbier, j’écoute : on ne les entend pas pousser. En face un portrait de tomate géante couronné de mousse expansive me dévisage. Je pénètre sur la pointe des pieds et glisse dans la pièce de gauche. Une voix m’interpelle depuis le haut d’un escabeau : « Attention, le plancher s’effondre », c’est surement pour cela que les meubles, momifiés dans du papier journal, sont installés au plafond. Un bruit de percussion, court et répété. A travers l’orifice du plancher, on torture le mur à coup de perceuse, méthodiquement. Je bats en retraite : « Pas par là, il y a avait un escalier maintenant c’est un trou, passe sur le toit si tu veux. » Des bruissements de bombes expulsant leur peinture me parviennent de l’extérieur. Un grand échalas barbu aligne les créatures étranges sur la façade lépreuse : l’Enfer de Dante sous acide. On m’interpelle : « Je crée une scène pour le concert tu veux me filer un coup de main ? » Miles, affairé sur une plateforme en bois posée sur le toit, tient un marteau à la main : il me prend encore pour un architecte. « Euh, oui, je reviens dans cinq minutes … » Démasqué, je cherche une porte de sortie. Une voix profonde annonce :

SYSTEMATISME III

Quelques vers s’insinuent par une porte fenêtre :

retourne ce poème

où se hisse ——————

l’oreille qui

regarde la bouche

qui brise le corps

dans l’oreille

qui mange le poème

qui est dans le poème

où se hisse ——————

Envouté, j’enjambe le garde corps d’un balcon et pose mon pied sur la cuvette d’un cabinet extérieur, ici, gracieusement assis sur son séant, on peut observer les dizaines de toilettes, bidets et baignoires transformés en meubles ou pot de fleur. Les vers reprennent :

l’oreille qui

penche sur le corps

qui s’en-chiffre

dans l’oreille

qui boit le poème

qui est le corps

où se hisse ——————

On aperçoit le fourmillement des résidents sur la terrasse, insensibles à la tranquillité éternelle du Tage en arrière plan. Un raclement de cutter sur du carton. Vue d’en haut le fessier de Louison me sourit aimablement entre son t-shirt et son pantalon taille basse, il confectionne secrètement un pochoir géant. Les vers reprennent :

l’oreille qui

mange la bouche

qui est l’oreille

de l’autre corps

qui se hisse dans le poème

qui se brise dans la bouche

où se hisse ——————

J’entre de nouveau dans le bâtiment, l’enchevêtrement des fils d’Ariane s’est ici largement densifié, des pinces à linge supportent péniblement le poids de la poésie. Les vers reprennent :

l’oreille qui

n’est plus le corps

qui n’est plus que

l’oreille

qui regarde la bouche

qui brise le poème

où se hisse ——————

Pierre est au centre de la pièce, son corps frêle vibre en harmonie avec le réseau, il déclame d’une voix forte ces vers :

l’oreille qui

regarde la bouche

qui parle du corps

dans l’oreille

qui n’est pas la bouche

qui est le poème

où se hisse ——————

Le feuillet glisse de la main à la terre, rejoignant ses congénères pour conclure :

l’oreille qui

trouve l’oreille

qui est

dans l’oreille

où se hisse ——————

l’oreille qui

parle

où se hisse ——————

l’oreille qui

écoute

(Poème écrit par Pierre Hunout)

Applaudissements. Souffle court. Les feuillets au sol ont lâché leurs mots. Il faut continuer. J’accède au couloir à force d’acrobaties. Une porte barrée de la mention autoritaire : « Tournage en cours, ne pas entrer, ne rien déplacer. » Je hisse mon oreille. Le doux clapotis d’un clavier, des voix basses. Passer son chemin. A droite, un écho de boite à musique, non, plus subtil que ça. Je bloque ma respiration et évolue en pas chassés le long du mur. Je jette une oreille, pas trop loin. Une asiatique fait chantonner de micros objets, un concert miniature. En face, une pièce vide. Je tente le repos auditif. Raté, dans un recoin, des bruits étranges et réguliers, une agrafeuse peut-être. Je n’ose approcher. Scie circulaire. Ce son est reconnaissable entre tous. Je descends l’escalier. Des échelles partout. Escher peut-être. Non, pas « déjeuner en paix ». Dans cette grande salle vide résonnent encore les hurlements terrifiants du coyote. Je file encore vers ces quelques notes de violon oriental ; mi turc, mi chinois, personne n’a su me renseigner. Les murs de la résidence d’athlètes entrent en résonnance avec cette musique mystique, composée d’innombrables sons étranges. Je suis perdu, l’oreille pleine, sur la terrasse, lieu des surnuméraires. Eux, discutent toujours en buvant des bières : « Vous avez compris quelque chose à cette histoire de Bozon de Higgs vous ? » Cette ultra communication me pèse déjà.

Repas

La résidence est terminée. L’Atlético Clube do Monte a ouvert ses portes puis s’est replié sur lui-même, pour reprendre des forces. Le public est parti, beaucoup d’artistes sont partis, les surnuméraires aussi. Et parmi eux Alexis. Je crois bien que notre voyage se termine aujourd’hui. Alexis, les yeux grand ouverts, la tête pleine de rêves, rejoint la France pour renouer avec son ancien monde. Il est sur le fil et le sait. D’un côté, sa vie d’avant : travail, famille, amis. De l’autre : le voyage, seul cette fois-ci. Difficile de connaître son choix à l’avance. S’extraire de son quotidien n’est pas une mince affaire, le retrouver inchangé n’est pas évident non plus.

Les destins s’éloignent, j’ai mon billet de train pour la France, Maxime pour l’Espagne. Nous nous retrouverons sûrement tous les trois durant l’été avant le retour vers Paris. Froid, pluie, marasme, soucis. En attendant je m’accroche à mon stylo. Espérant secrètement qu’il me permettra de conserver une vie de nomade ; un temps. Le temps de l’apaisement, de la réflexion.

Sur la terrasse, nous sommes en petit comité, à table, une grosse dizaine, rien à voir avec les soixante athlètes qui peuplaient les lieux il y a peu. Les dorades et chinchards se dorent avec langueur sur le barbecue. Nous nous préparons à diner mais je suis quasiment au réveil. J’ai passé la moitié de ma nuit sur un banc du mirador de Senhora do Monte, attendant qu’Antonin, le plus matinal des athlètes, se lève pour m’ouvrir la porte. Cette nuit, avec Maxime, nous avons fêté le départ d’Alexis et notre accession à la propriété à venir. La sédentarité absolue chasse le nomadisme.

Récit :

Perdus dans les ruelles pleines de grâce pilées et les caïpirinhas tortueuses du Bairro Alto, nous refaisons le monde. A Cais do Sodré, les jambes flageolantes j’abandonne Maxime dans un taxi, pour fuir les avances d’une ukrainienne vulgaire et outrageusement intéressée. Egaré, je surprends les couples d’un soir copulant joyeusement dans les rues pacifiées. Pied droit, pied gauche, pied droit, pied gauche, au bout de mes jambes on bat la mesure de mon histoire lisboète : dégringolant de Chiado, je tombe sur l’ascenseur de Santa Justa. Je suis tenté de faire une pause. J’ai 18 ans, les cheveux longs et gras, pas d’argent et un pass interrail dans la poche. Les marches au pied de l’ascenseur m’offrent quelques heures de répit. Au matin on a laissé un demi-sandwich sur ma marche. Cadeau de bienvenue. Pied droit, pied gauche. Praça do comercio, dix ans ont passé, je suis en couple, cheveux courts, bedaine naissante. J’ai fait Bruxelles, Rome, Venise. J’arpente cette ville, fasciné par le charme fou qui émane des lieux. Pied droit, pied gauche. Un an plus tard, venelles de l’Alfama, quasiment impossible de se frayer un passage dans la foule effervescente. C’est la semaine de la Saint Antoine, période festive s’il en est, la ville est transfigurée. Je séjourne pour la première fois dans la maison de Senhora do Monte, je comprends qu’il se passe quelque chose ici. Je ne sais pas encore que je m’apprête à changer de vie. Pied droit, pied gauche. Maintenant, largo de Graça, le village accueillant, les lieux connus, ils font partie de mon monde pour toujours.

De nouveau à table :

Je verse quelques gouttes d’huile d’olive sur mon écrasé de pommes de terre. Le vacarme des discussions autour de moi me vrille les tempes. Je bois une gorgée de bière pour chasser le mal de tête. A côté de moi il y a Antoine, genre gendre idéal, propre sur lui. Il s’est spécialisé dans les blagues d’extrêmement mauvais goût, je suis très client. Hélène son amie raconte qu’elle appréhendait la rencontre avec son père, la boutade de trop est vite arrivée. Il la coupe : « Bon ça suffit, on te viole, tu l’as bien mérité. » Je rebondis : « En effet, ce n’est pas tout public. » Antoine reprend, à l’attention d’Hélène : « Ton frère il m’a bien aimé non ? » Elle : « Il a 6 ans. » Pendant ce temps, Maxime explique quelque chose à une fille à lunettes, face à moi : « […] parce qu’on est frères en fait. C’est pour ça qu’on reste un peu plus que les autres, pour signer la promesse de vente de l’appartement. » Une lueur apparaît derrière ses lunettes : « Ha bon ! J’étais sûr que vous étiez homo moi. » Une autre fille surenchérit : « Moi je me disais : c’est fou, ils s’aiment tellement qu’ils finissent par se ressembler. » Le tableau prend forme dans mon esprit englué. Même barbe, mêmes cheveux, toujours ensemble, achètent un appartement et dorment dans le même lit. De plus j’ai raconté comment j’avais repoussé les avances de cette horrible Ukrainienne. La légende est née. J’interviens : « Les frères pédés, c’est évident ! »  Je le prends à la dérision mais cela chamboule aussi bien mon homophobie latente que ma virilité. Le sujet prend vite. C’est un gouffre à humour de mauvais goût dans lequel Antoine et moi-même nous jetons à corps perdu. Andréas, beau gosse négligé d’origine batave, rigole de bon cœur avec nous. Stimulé par le public, les calembours deviennent de plus en plus douteux. Andréas se permet d’intervenir pour notifier un point de détail. Son léger accent hollandais rend la réplique d’autant plus cinglante : « Moi, je suis pédé. »

Blanc.

L’attention se reporte sur le contenu de nos assiettes, dans un silence pesant. Le glougloutement du vin dans les verres, bien trop vides, renforce le malaise général. On peut rire de tout, mais pas avec tout le monde. Antoine brise la glace à l’aide d’une réplique aussi sage que consensuelle : «  Bon les pédés, je vous prends tous les trois en même temps. »

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#28. Viennetéléphonographie

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#29. Vienne

Santé

Ziveli // Serbie // Bulgarie : un bouchon chacun.

Serefe // Turquie : un bouchon chacun.

Gagimarjos // Géorgie : un bouchon chacun.

Za vasche zdarovié // Kazakhstan // Russie : un bouchon chacun.

Gan bei // Chine : un bouchon chacun.

Mot Haï Ba Yo // Vietnam : un bouchon chacun.

Chok Dee // Thaïlande : un bouchon chacun.

Kanpai // Japon : un bouchon chacun.

Na zdrowie // Pologne : un bouchon chacun.

Le téléphone vibre dans la poche d’Alexis. Je visse le bouchon sur la bouteille, il reste un tiers. Dernier vestiges de la Russie. Alexis plisse les yeux pour déchiffrer les petits caractères rétro-éclairés sur son écran. Ses yeux s’illuminent : « Woolfie est là ! »

Assis sur un rondin de bois je jette un coup d’œil circulaire. De la terre battue. Des tentes de toutes tailles. Le grésillement d’un éclairage en fin de vie. Alexis et moi : hirsutes, barbus, éméchés, heureux. Au loin les échos d’une voie rapide se confondent avec le frémissement du Danube. Il est 23h, il fait très chaud. Aussi chaud qu’il y a trois mois à Sihanouk ville quand nous avions récupéré Woolfie, échoué sur le sable, en pleine perdition.

Je me lève, conquérant. Je vacille, me stabilise de justesse. Je suis sur le point de perdre conscience, de passer en mode automatique, mais je ne le sais pas encore. La vodka russe est sournoise. Woolfie sort de sa voiture, il est accompagné de sa nouvelle amie : une jolie Turque, hippie comme il faut. Fini les françaises, fini les ennuis. Elle boit de grandes rasades de vin rosé, au goulot. La bouteille se tend vers moi, soutenue par un bras fraternel. C’est une piquette abjecte, de toute évidence. Nous sommes tout au bonheur de nos retrouvailles avec Woolfie. Il nous emmène dans un bar installé sur l’une des îles du Danube. Il n’a plus de maison. Il campe. Sa voiture protège toutes ses affaires. Il suit le vent maintenant, cela le ravit. Il boit en conduisant pour fêter ça. Sûr l’île il faut terminer les bouteilles avant de rentrer dans le bar. On appelle ça la politesse. Je sens que je perds pied. Woolfie me présente des gens, je serre des mains. Un visage apparaît. Sourire. Un autre. Chaise en plastique. Rideau.

Maxime

D’un coup il est là. Comme avant. Il a deux continents dans les jambes, en 15 jours. Notre bise d’adieu remonte à un mois, une éternité géographique, une journée en horaire de bureau. Avec Alexis, nous tentons de faire bonne figure, prêts à fêter nos retrouvailles. Le foie dit non, l’estomac acquiesce, le cerveau cherche des ressources fraternelles. Maxime est à bout, éreinté par excès de voyage et absence de sommeil. Nous capitulons. Journée off.

Many rivers to cross

Puis nous avons fini par fêter. Le lendemain. Au réveil nous n’aspirions qu’à un doux repos au bord du canal du Danube, là où le Viennois prend du bon temps, loin de l’image que je me faisais de l’Autrichien. Il soigne son corps, le dénude, parfois totalement, le baigne, l’allonge, le bronze, l’emplit de Wiener schnitzel et de ce sublime porcelet rôti à la fois délicieusement fondant à l’intérieur et parfaitement croustillant à l’extérieur.

Woolfie a promis de nous emmener au bord du Danube. Nous y sommes déjà. Nous le suivons quand même. On appelle ça la politesse, encore. Rebelote. Nous sommes en voiture, nous gravissons une charmante route depuis laquelle Vienne prend la forme d’un paysage. Notre hôte ponctue, fort à propos : « Hitler a fait construire cette route ». Ce n’était pourtant pas dans son habitude de faire construire des choses charmantes. On parle peu du côté charmant d’Hitler.

Woolfie coupe le moteur dans une clairière où quelques voitures se sont égarées. Il roule un joint. Dans notre état et considérant la forte chaleur, c’est un moyen idéal pour laisser filer cette après-midi dans une douce somnolence. Nous glissons vers les rives du Danube, plus sauvage et balnéaire sur cette portion. Derrière les mots enjoués et l’accent germanique de Woolfie, des bribes de son plan commencent à percer. Il est trop tard au moment où nous réalisons. Nous sommes déjà en train de faire la chose la plus inconsciente du voyage ; une poignée de jours avant de retrouver la France. Encore bien plus inconscient que de suivre Kévin en scooter dans les rues d’Hô-Chi-Minh ville, c’est dire.

L’eau est glaciale, le courant très puissant, les remous nerveux : nous traversons le Danube à la nage.  En toute modestie nous sommes tous les trois d’assez bons nageurs. Suffisamment en tout cas pour pouvoir raconter cette histoire avec le sourire. A mi-chemin pourtant je commence à douter de mes capacités physiques. Je projette les conséquences indéniablement désastreuses d’une crampe potentielle. Au trois quart du chemin je constate que la rive opposée défile sous mes yeux à une vitesse vertigineuse. Personne ne parle, nous sommes tous très concentrés. Sauf Woolfie qui s’offre quelques mouvements de papillon à l’occasion. C’est tremblotant que je pose le premier pied sur la rive, conscient de la folie qu’était cette traversée mais heureux d’avoir su dépasser mes limites. Woolfie se livre alors à de petites confidences. En trois temps :

  1. Tous ses amis le trouvent fou de faire ça.
  2. Il y a des tourbillons qui aspirent  vers le fond du fleuve, à 6 ou 7 mètres de profondeur. Pour s’en sortir, il faut : ne pas paniquer, se laisser happer au fond, et enfin pousser avec ses pieds une fois le sol atteint, mais de côté afin de s’arracher à l’emprise du tourbillon.
  3. Le prochain pont est à plusieurs kilomètres à pied. Pour rentrer il n’y a qu’une seule possibilité : faire le trajet inverse.

Si je sors vivant de cette aventure, je prends : une femme, un chien, un crédit et une maison en banlieue.

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#27. Varsovietéléphonographie